Le Ticket Mode
Cinéma Culture

Sur le divan avec Golshifteh Farahani

Un divan à Tunis (2020/Labidi/FR)

Selma revient au bled après 25 ans d’absence. La Tunisie a beaucoup changé depuis la révolution de 2011. Souvenez-vous : le 18 décembre 2010, un jeune chômeur au bout du rouleau, vendeur de fruit dans la rue, s’immole par le feu en place publique. Cet événement, le grain de sable dans les rouages rouillés de la dictature fera exploser les carcans du pays et mettra le feu aux poudres du « Printemps arabe » dans toutes les autocraties voisines du sud de la Méditerranée.

Dès lors, le peuple tunisien se reprend en main et les bouches scellées par la censure commencent à se délier. C’est sans doute ce qui motive Selma, psychanalyste parisienne, à rentrer chez-elle afin d’ouvrir un cabinet dans une banlieue populaire de Tunis. Ce même motif est celui de la réalisatrice Manele Labidi, qui caricature par les gros traits de la comédie son pays qu’elle voit se transformer sous ses yeux.

Mais rien ne semble se dérouler comme prévue, au balbutiement de cette aventure psycho-touristique, pour la belle Golshifteh Farahani, qui joue brillamment le poisson se débattant hors de l’eau. Une série de contradictions, de méprises à double-sens, de quiproquo mettra à rude épreuve la ténacité de Selma.

Accroché au mur de son cabinet, sur le toit terrasse de sa famille retrouvée, trône le portrait noir et blanc d’un vieux juif barbu qui fume le cigare qui déclenche les foudres de son voisinage immédiat : c’est bien entendu Sigmund Freud, son mentor, arborant fièrement un fez rouge sur la tête. On le découvre dès la première scène, dans un contrechamps qui tarde à venir, à l’arrière d’un camion de déménagement, emballé dans du papier à bulles. Certains méprendront même cette photo célèbre pour un barbu des Frères Musulmans qui terrorisent la contrée…

Selma a tout pour plaire au pays. Une femme sans mari, fumeuse comme un pompier, expatriée en France, qui veut faire un « métier d’homme » dans un environnement où la psychanalyse n’est pas reconnue par l’hôpital, ni n’est rentrée dans les mœurs populaires. Tout s’élève contre elle : famille, voisins, Imam, hôpital, police, ministère de la santé. Toutefois sa persévérance sera payante, moins en monnaies trébuchantes qu’en troc de cuisine locale.

Dès l’abord, un parallèle est établi entre la parole libérée de la psychanalyse et les commérages d’un salon de coiffure, dont la patronne, Baya, sera sa première cliente (ou patiente). Comme si elles exerçaient le même métier d’une certaine manière… Selma a du mal à être prise au sérieux, mais malgré tout, se pose là et écoute patiemment. Elle écoute et observe les gestes déplacés, les travers inavouables, la paroles insoupçonnées. Quelques questions bien placées, qui tombent justes, au cœur du problème, elle va accomplir son métier malgré eux, au détour de conversations anodines et de remarques biaisées. Comme toute bonne psychanalyse, ce sont les patients qui se livrent d’eux-même sans le savoir.

Le détour de la comédie à l’italienne permet d’aborder les sujets difficiles et brûlants de l’après-révolutions, de la différence homme-femme encore très marquée dans les consciences, de la bureaucratie inamovible, des préjugés de l’ancienne génération, du vent de liberté de la nouvelle… Ses patients, d’une classe moyenne voire pauvre, aux aboies, peignant le portrait d’une culture en pleine révolution.

Avec un Imam voisin dépressif aux airs de Woody Allen, Labidi lorgne vers la comédie familliale du newyorkais névrosé sans jamais atteindre les sommets de Hannah et ses sœurs (1986), ou Harry dans tous ses états (1997) de sa période faste. Elle se paye même le luxe d’une séance de psychanalyse avec le maître lui-même, Selma et Freud dans une limousine en guise de divan.

Rendez-vous sur Hellocoton !

Related posts

Diouma, rencontre entre soul et rock

Ric

Un bout d’histoire de vie : Identité découverte – Épisode 4

Ric

Enfant de Zombi : la zombification d’un amour adolescent

Benoit Rouilly

Poster un Commentaire

avatar
  S’abonner  
Me notifier des