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Les vidéastes engagés dépoussièrent la lutte sociale

“Osons Causer”, “Et tout le monde s’en fout”, “Professeur Feuillage”, “Partager c’est sympa” … les vidéastes engagés sont de plus en plus nombreux à utiliser la vidéo pour diffuser des informations militantes. À l’aise avec l’investigation et les nouveaux formats du web, ils cumulent des millions d’abonnés et bénéficient désormais de la reconnaissance des médias traditionnels et des organismes associatifs.

« Là ça déborde, il faut qu’on sorte la tête de l’eau. » Vincent Verzat, créateur de la chaîne militante Partager c’est sympa, a choisi la date symbolique du 1er mai pour diffuser une vidéo avec sept autres vidéastes. Ensemble, ils dénoncent la baisse du financement public des hôpitaux, alertent sur le désintérêt des citoyens pour la politique et avertissent sur les risques de la loi sur le secret des affaires. Ils énumèrent les dossiers dont ils sont devenus les porte-parole.

« Certains axent leurs discours sur la politique, d’autres sur le droit des femmes, l’écologie mais, au fond, nous travaillons pour les mêmes causes », analyse Marc De Boni, journaliste pour Et tout le monde s’en fout. Avec Professeur Feuillage, Nicolas Meyriaux ou encore Osons Causer, ils portent un message commun : « Tout le monde a la capacité d’agir à son niveau ».

« Comme beaucoup de personnes de ma génération, je regardais des vidéos sur Internet. Je me suis rendu compte que ceux qui faisaient de la vulgarisation ne proposaient jamais de solutions concrètes », se remémore Vincent Verzat. Sur sa chaîne Partager c’est sympa, créée il y a un an, il filme ses rencontres avec des bénévoles du monde associatif.

« À chaque fois, j’essaie de proposer au minimum trois solutions autour de la démocratie ou encore de l’énergie. » Partager une pétition, lancer des hashtags pour interpeller les élus, où diffuser des liens pour participer à des actions de désobéissance civile, en se faisant l’écho de ces actions, Vincent estime « contribuer activement à l’avancée du militantisme ».

Mathieu Duméry revêt le costume de Professeur Feuillage pour diffuser ses informations sur les dangers qui pèsent sur la planète à l’heure du réchauffement climatique. (Vidéo Professeur Feuillage)

Créer des scénarios

Pour convaincre les internautes, les sensibiliser ou tout simplement les divertir, ils ont tous leurs méthodes. Certains ont créé de véritables personnages, comme Mathieu Duméry qui incarne Professeur Feuillage, un scientifique loufoque, avide de blagues salaces. « C’est pour dire : venez, on peut aussi se marrer en parlant d’écologie », explique le comédien, « car nos sujets de prédilection sont plutôt anxiogènes ».

Dans Et tout le monde s’en fout, Axel, acteur, interprète les textes de Marc, ancien journaliste au Figaro Magazine. Leur spécialité est d’illustrer des concepts philosophiques comme : la souffrance, la confiance en soi, le bonheur… grâce à la science et une bonne dose d’humour. Selon Marc, ils diffusent « l’idée que l’on peut changer le monde en se changeant soi-même ».

« On cherche les personnes qui ne sont pas sensibilisées aux questions de société avec la volonté de créer chez eux une étincelle, pour qu’ils commencent à agir ou à se renseigner. Ça marche, tant mieux, ça ne marche pas, tant pis, mais on aura essayé », explique Mathieu Duméry.

En reprenant les codes des séries télévisées (musique, montage, épisode, saison), avec une moyenne d’une publication hebdomadaire, les vidéastes parviennent à capter l’attention de milliers d’internautes, pas forcément réceptifs aux discours militants traditionnels (syndicalisme, associations…).

Les associations connectées

Cette visibilité intéresse les associations. Pour l’instant, les vidéos ne rapportent à aucun des groupes de quoi boucler ses fins de mois. Vincent Verzat est rémunéré par des ONG comme Alternatiba ou les Amis de la Terre pour réaliser ses courts-métrages. L’équipe de Et tout le monde s’en fout et d’Osons Causer ont également des commandes de la part d’organismes « en phase avec leurs valeurs ». Tous ont acquis un statut « d’expert ». Ils sont désormais considérés comme légitimes pour participer à des conférences et donner des formations rétribuées dans leurs domaines de prédilection.

Xavier Cheung, Ludo Torrey et Stéphane Lambert, l’équipe d’Osons Causer, ont travaillé avec Médiapart lors des dernières élections présidentielles. « Nos vidéos étaient diffusées toutes les deux semaines sur le site. Nous avions carte blanche sur les sujets », se remémore Xavier. Leur vidéo sur Emmanuel Macron et le CICE, diffusée dans ce contexte, a été vue par 950 000 personnes. Avec leur ton familier, les trentenaires estiment diffuser un « autre regard sur l’actualité ». Ils travaillent actuellement à la création d’une plateforme payante où seront publiés leurs décryptages sur des dossiers complexes autour de l’Europe, de l’écologie ou encore de la géopolitique. Autrement dit, ils veulent fonder leur propre média.

La plupart des vidéastes organisent des foires aux questions (FAQ). Les internautes sont invités à les interroger. Ils répondent ensuite face caméra. (Photo montage d’Osons Causer)

Créer un lien de confiance avec les internautes

Avec Internet, la transparence est de mise. « Nous nous devons d’être précis et clairs. Car sur les réseaux, si une personne n’aime pas ce que tu fais, elle te le fait savoir », affirme Mathieu Duméry. Surtout, les internautes sont de potentiels donateurs. Tous les vidéastes font des appels réguliers aux dons auprès de leur public. Un choix justifié par la diffusion gratuite de leur travail.

Grâce aux réseaux sociaux, ils espèrent toucher le maximum de personnes. Mais le plafond de verre des algorithmes les en empêche. « J’ai l’impression de prêcher uniquement des convaincus », déplore Mathieu Duméry. C’est pourquoi il aimerait voir Professeur Feuillage s’exporter à la télévision comme y est parvenu Mathieu Meyrieux avec sa chaîne La Barbe diffusée sur FranceInfo et France 4. « C’est un média où l’on rentre directement chez les gens, y compris ceux qui ne sont pas sensibles à nos thématiques. La télévision nous permettrait de toucher un public plus diversifié », analyse le comédien.

Heu?reka vulgarise l’économie, Maxime Ginolin, avec son avatar MagiCJacK, dénonce la maltraitance des animaux. Ils sont bien d’autres à revêtir des costumes et à se considérer comme « des passeurs » ou « semeurs de graines ». Même s’il est difficile d’évaluer leur impact sur les citoyens connectés, certains auront déjà récolté des témoignages positifs. « Ça va du mec qui récupère l’eau de pluie pour sa chasse d’eau [à la suite du visionnage de l’épisode sur le gaspillage massif de l’eau, ndrl], à une femme qui ose aller porter plainte contre son mari après avoir vu notre épisode sur le bonheur », détaille Marc De Boni. Toute cette jeune communauté, qui se côtoie désormais, estime que l’essentiel est d’agir en tant que « dernière génération à pouvoir faire changer les choses », conclut Vincent Verzat.

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Légende photo de Une : Vincent Verzat annonce la sortie de sa vidéo, le 19 septembre 2017, sur les banques qui investissent dans les énergies fossiles au Texas. Avec sa chaine Partager c’est sympa, il suit les actions des militants. Il présente sa vidéo ainsi : « une enquête d’une semaine pour récolter ces informations que tu trouveras nulle part ailleurs ». (Photo Facebook/Partager c’est sympa)