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Portrait du feu en Céline Sciamma

Le film débute comme il s’achève, dans un cours de dessin. Celui de Marianne, artiste-peintre du XVIIIe siècle, qui donne la leçon en posant elle-même devant ses jeunes élèves. Gros plans de visages concentrés, les yeux affûtés oscillant entre la planche à dessin et le modèle qui les intime de regarder mieux. Et dans cette salle, où sont réunies exclusivement des femmes, un seul tableau : Le portrait éponyme de la jeune fille en feu. Mais entre ces deux scènes aux extrémités du film, s’enchâsse un long flash-back qui nous raconte peu à peu l’histoire, en 1770, de ce tableau, de cette jeune fille, de ce feu ardent.

Afin de rejoindre sa destination, Marianne devra traverser un bout de mer pour gagner une île perdue de Bretagne. Sur la chaloupe, elle se jette par dessus bord pour récupérer son matériel de peinture tombé à l’eau. Débarquée, trempée, seule sur la plage, elle rejoint le château de sa commanditaire à la nuit tombée. Une servante taciturne l’attend. Auprès d’un feu de cheminée, elle sèche avec ses toiles encore vierges. Nous apparaît la première fille en feu, avec les flammes du foyer dépassant derrière le corps nu, comme un symbole prémonitoire du feu intérieur qui consume cette femme.

Il s’agit de faire le portrait de la seconde fille de la châtelaine, promise à un riche Milanais. On apprend rapidement de la servante que sa jeune maîtresse, Héloïse, vient du couvent dont on l’a sortie. Elle se doit de reprendre le destin de sa sœur aînée, morte peu après l’annonce de son mariage arrangé. Elle s’est précipitée du haut de la falaise. Ainsi Marianne est engagée comme dame de compagnie pour peindre Héloïse à son insu. Un peintre a déjà été éconduit car elle refusait de poser pour lui, en révolte contre ce mariage.

Photo : Pyramide

Emmitouflée dans une cape à large capuche, Héloïse se présente pour la première fois à Marianne. Elle marche au-devant d’elle, nous dissimulant son visage. Arrivée à la falaise elle se met à courir à toutes jambes, entraînant dans sa course une Marianne épouvantée. Au bord, elle s’arrête net et se retourne : « J’ai toujours rêvé de faire ça ! »

– Mourir ? Se hasarde Marianne…

– Courir, rétorque platement sa maîtresse.

Héloïse, s’ébahit des petits riens de la vie séculière, hors des ordres. Au rythme de ses questions enfantines, Marianne s’essaie à lui expliquer ce qu’est la musique d’orchestre pour qui n’a jamais entendu que de la musique d’orgue pour les morts. De même elle doit expliquer ce qu’est l’amour charnel à une nonne…

Cette île semble peuplée de femmes uniquement… comme une parenthèse féminine arrachée au monde patriarcal du continent. D’ailleurs les protagonistes sont au nombre de trois, ou quatre en rajoutant la châtelaine présente en pointillés.

Marianne, la femme peintre, qui a hérité de son père ce métier d’homme.

Héloïse, la jeune aristocrate manipulée par sa mère.

Sophie, la servante dévouée, considérée sur un pied d’égalité par les deux premières.

Entre le couvent, les mariages forcés et la servitude, la condition féminine au XVIIIe siècle – ère des Lumières – sous le joug paternel est loin d’être enviable.

Photo : Pyramide

Mais c’est un film autant de peinture que de cinéma, où les regards se retournent et alimentent le regard de l’autre. Céline Sciamma réalise ici un film féministe sur les nombreuses artistes femmes méconnues du XVIIIe, et sur la naissance d’un amour romanesque interdit, fugitif, entre deux femmes. Le secret de ce tableau pour vendre son image en fiançailles, tombe bien vite et laisse se déployer une relation ambiguë entre les deux femmes qui acceptent l’idée du portrait à leur cœur défendant. Afin de continuer à se voir, le premier portrait, peint en secret, par trop académique, sera défiguré puis recommencé.

Ce tableau représente la condition et l’anathème de leur amour. En posant, Héloïse prolonge leur intimité ensemble, durant le voyage de sa mère, laissant les trois protagonistes seules au château. En posant à nouveau elle s’assure que le portrait plaira au Milanais et consolidera ce mariage refusé.

Dès lors, leurs jours heureux sont comptés, et les regards du peintre au modèle se confondent désormais à ceux de l’être aimé.

La polysémie du regard, regardé-regardant, regard d’artiste, regard d’amoureuse aura tôt fait d’émouvoir Héloïse qui se croyait scrutée par sa dame de compagnie pour elle-même. Dupe, elle ne le sera durablement. Elle se montrera critique d’art contre toute attente et fera vaciller l’autorité artistique de la peintre confirmée, se défendant du peu de ressemblance de son premier portrait par des histoires de conventions académiques, d’idées et de théories. Héloïse voit clair du haut de son jeune âge et lui renvoie une image d’elle-même plus vraie que nature.

Photo : Pyramide

Les trois filles dans la cuisine lisent le mythe d’Orphée et Eurydice aux enfers. Elles se disputent sur la fin improbable qui voit la perdition d’Eurydice pour un simple regard aisément retenu. Pourquoi Orphée faillit au serment à deux pas du monde des vivants ? « C’est impossible un amour si bête, si empressé ! » dit Sophie avec la véhémence de sa jeunesse. Mais les amantes semblent s’entendre, et reconnaître à Orphée un geste amoureux, tragique et romantique : celui du souvenir.

Telle est la symbolique sous-jacente du film qui cache un amour romantique dans le vrai sens du terme. Toutes deux sont prêtes à perdre cet amour impossible à condition de pouvoir en garder un souvenir impérissable le restant de leur vie mondaine.

A bien des égards, ce film pourrait être rapproché de La Vie d’Adèle de Kechiche, hormis que ce dernier reste le regard masculin sur un amour au féminin. On y voit cependant l’ombre d’Ingmar Bergman (http://www.leticketmode.xyz/ingmar-bergman-peintre-conflits-de-l-ame-en-toute-volupte/) planer sur cette idylle insulaire, comme celle d’Alma et Elizabeth Vogler, en 1966, dans Persona. Où les rôles de l’actrice muette et de son infirmière volubile qui se vampirisent et se remplacent, sont substitués par la nonne qui dissimule son visage et la peintre qui théorise leurs regards.

Affiche : Pyramide

Portrait de la jeune fille en feu (2019/Céline Sciamma/France) Prix du scénario de Cannes 2019

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