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Pisser dans la rue, c’est du gaspillage

L’entreprise montpelliéraine Ecosec est la seule à concevoir des toilettes sèches pour récupérer l’urine et la distribuer à des agriculteurs. Généralisée, cette méthode pourrait limiter la production d’engrais chimiques. Et pourtant, les villes françaises sont encore frileuses.

Qui ne s’est jamais soulagé, entre deux voitures ou contre un mur, après une soirée arrosée ? La municipalité a beau punir de 68 euros d’amende celui qui se ferait prendre, la rue se transforme toujours  le soir venu en pissoir à ciel ouvert. Alors pourquoi ne pas installer dans ces zones « stratégiques » des urinoirs amovibles ? C’est l’idée de la start-up montpelliéraine Ecosec, spécialiste des toilettes sèches. Elle permettrait de déverser les urines dans les égouts, afin qu’elles soient traitées dans les stations d’épuration, plutôt que de souiller la ville.

Ecosec travaille beaucoup en partenariat avec les organisateurs de grands événements : le Tour de France, Soldais… Un moyen de récupérer de l’urine à foison © Estelle Pereira

Pour la jeune coopérative, l’urine est trop précieuse pour couler dans les rues. Ses modèles de toilettes mobiles les plus aboutis sont conçus pour récupérer le précieux liquide et lui redonner une seconde vie en tant qu’engrais. « Quand j’ai parlé du projet à ma grand-mère, elle a ri », se souvient Geoffrey Molle, responsable de la recherche et du développement (R&D) pour Ecosec. « Récupérer les urines et les selles pour fertiliser ses fruits et légumes, elle l’a toujours fait. Elle ne s’est jamais dit que c’était sale ou toxique ». 

Pour être crédible, la Scop (société coopérative de production) doit, recherches à l’appui, prouver l’innocuité des urines pour les sols et les plantes. En 2017, Victoria Saunal, ingénieure agronome, était chargée de cette mission. « Nous avons expérimenté son utilisation sur plusieurs mois. Nous avons constaté que l’urine se dissout plus rapidement que les engrais chimiques ou biologiques. Nous avons aussi remarqué que les nappes phréatiques n’étaient pas impactées. La terre dissout tous les résidus médicamenteux ou le sel contenus dans l’urine. Chose qui ne se fait pas naturellement dans l’eau », analyse la professionnelle.

L’urine est fertile

Le Stockholm Environment Institute, une structure de recherche indépendante à but non-lucratif, a réalisé en 2011 des tests similaires en Inde, au Ghana, ou encore en Afrique du Sud, des régions concernées par la sécheresse où la technique choque moins. Les chercheurs confirment le potentiel de l’urine pour remplacer les engrais chimiques. Selon leur rapport, on y trouve de l’azote, du phosphore, du potassium et du souffre, « sous forme disponible pour les plantes ». Ils vont jusqu’à affirmer qu’elle « donne les mêmes rendements que les engrais chimiques dans la production agricole ». 

Récupérer l’urine à l’échelle d’une ville entière ne peut pas se faire sans volonté politique. La Suisse est le premier pays en Europe a avoir franchi le pas. En 2018, l’Institut fédéral suisse des sciences et technologies aquatiques (EAWAG) a obtenu l’homologation de son engrais « Aurin », fabriqué uniquement à partir de nutriments contenus dans l’urine. Une première. Le liquide est marron et étonnamment inodore.

Redorer son image 

« Dans l’esprit de beaucoup de gens, l’urine est quelque chose de sale », regrette Victoria Saunal. Les agriculteurs sont aussi effrayés car aucune norme n’encadre son utilisation. « Imaginez si les contrôles sanitaires ne sont pas validées par l’agence française de sécurité sanitaires, il peut leur être interdit de vendre leur production », déplore Geoffrey Molle.

Et pourtant, l’urine est riche en phosphore, un élément utilisé dans la fabrication des engrais chimiques. « C’est assez incroyable de savoir qu’on achète du phosphore extrait de mines, souvent polluantes, d’Afrique du Nord, du Proche-Orient ou encore en Asie, alors que nous en produisons tous les jours », se désole Victoria Saunal. Un adulte en évacue 1,7 grammes par jour, dont 60 % dans l’urine selon le EAWAG

Le premier fertilisant fabriqué à base d’urine humaine par un laboratoire suisse. Il est le seul à être homologué par les autorités sanitaires nationales et plus largement européennes. © Estelle Pereira

« Avec 3 litres d’urine, on fertilise un mètre carré en bio ! ». Renaud de Looze, horticulteur et pépiniériste, est un lobbyiste de l’urine. Il fait partie des personnes qui travaillent en partenariat avec le EAWAG. Depuis cinq ans, l’auteur de L’urine, l’or liquide au jardin (Editions de Terran), teste l’engrais « Aurin » dans sa pépinière de Saint-Nazaire-les-Eymes, dans l’Isère. Et les résultats sur ses plantes sont concluants. Lui espère surtout convaincre les particuliers lors de ses conférences. 

Le projet d’Ecosec est embryonnaire. Quelques maraîchers et un vigneron testent cette pratique à partir des dons d’urine de la Scop. Quelques logements participatifs, dont celui de Dole-de-Bretagne participe à la récolte. « Nous aspirons à agir en priorité au niveau local », précise Geoffrey Molle. « Petit à petit, nous communiquons sur le sujet. Notre objectif est l’acceptabilité. Si changement il y a, il faut que ça vienne d’en bas. Des gens, de projets à petite échelle ».

Mais leurs toilettes commencent à avoir une notoriété nationale. L’année dernière, ils en ont vendus une dizaine pour 20 000 euros pièces à l’occasion des festivals We Love Green et Solidays, à Paris. Et également lors du Tour de France. « La mairie de Paris apprécie notre projet. Nous avons appris la semaine dernière qu’ils commencent à penser à récupérer des urines pour les agriculteurs. Dans certaines villes, comme Montpellier, c’est plus compliqué de se faire une place. JC Decaux, constructeur de toilettes publiques est très implanté localement », analyse Kais Hannachi, responsable de la communication. 

De l’urine contre la pénurie de phosphore

« Si notre méthode était généralisée, tout le système de traitement des eaux serait transformé », imagine Geoffrey Molle. « Il faut savoir que 50 % des coûts d’une station d’épuration servent à l’élimination de l’azote, principal composant de l’urine ». C’est d’ailleurs l’argument principal des chercheurs suisses avec leur projet Aurin : augmenter la rentabilité des stations d’assainissement. 

Difficile pour une petite structure comme Ecosec d’imposer sa vision à des mastodontes comme le groupe Veolia, « leader des services de l’eau » comme il se qualifie lui-même. « Ils ne laisseront pas faire. Ils ont des lobbys très haut placés »,  soupire Geoffrey. Il pense que le seul moment où l’utilisation de l’urine sera encadrée par la loi, ce sera quand il y a aura une pénurie de phosphore « On n’aura plus de choix ».  Des chercheurs prévoient une telle situation d’ici 2030-2040. D’ici là, de l’urine aura coulé sous les ponts.

 

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