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Pickpocket par Robert Bresson (1959)

La fois passée nous vous évoquions le cinéaste et son œuvre. Cette fois-ci, nous abordons un de ses chefs d’œuvre, mon préféré. Il s’agit bien d’une idylle amoureuse émouvante, comme nous l’indique d’ors et déjà le carton à l’ouverture du film, quand bien même serait-elle tortueuse et incertaine.

Il écrit sa confession au crayon sur du papier quadrillé. C’est sa voix-off qui va narrer le récit de sa mésaventure a posteriori. Aux champs de courses de Longchamp, Michel le jeune étudiant s’exerce au larcin, hésitant, malhabile, et s’entiche pour cette nouvelle occupation dès le premier frisson. Coup d’essai, coup de maître ; jusqu’à être pris par les condés 1 minute plus tard. Faute de preuve il sera relâché avec son butin en liquide. Bresson filme en gros plans, alternant les visages et la main qui détrousse, la foule qui sursaute à l’arrivée de la course (sans jamais montrer les chevaux), et les billets glissés dans la poche…

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Plus tard dans un bar, il rencontre par hasard l’inspecteur principal qui l’avait interrogé, et lui déballe ses théories utopistes sur des robins des bois doués de génie qui seraient libre de désobéir aux lois. Tout bénéfice pour la société. « C’est le monde à l’envers », dit l’inspecteur. « Puisqu’il est déjà à l’envers, ça risque de le remettre à l’endroit » rétorque Michel.

Il passe le plus clair de son temps à tracer les rues, les tramways, les gares, le métropolitain pour y collectionner les exploits, du plus facile au plus redoutable, du porte-monnaie à la montre-bracelet. D’amateur du dimanche, il passe vite au rang supérieur, celui d’escrocs de premier ordre. A deux, puis trois. Une bande organisée, taciturne, qui s’entendait comme larrons en foire.

Ce conte urbain, de crime en rédemption, de réussite en déveine, culmine dans le dépouillement méthodique d’un wagon de train de la gare de Lyon, avec ses invisibles complices. Bresson ne filme encore que les mains, immobiles puis furtives, que les yeux qui s’évitent et qui regardent ailleurs, que les objets, cibles et obstacles au vol à la tire. Tout va très vite. Chacun sait ce qu’il a à faire en silence, sans code visuel qui pourrait les trahir. Chaque geste est scruté avec minutie, celui de la victime qui fera une faute d’inattention inexorablement, celui du voleur qui doit immédiatement se débarrasser du sac dans les mains d’un autre, puis encore un autre, jusqu’à disparaître dans la foule où plus personne ne pourrait les poursuivre du regard.

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La disparition du bien innocentant invariablement le premier voleur et le second. Une véritable chorégraphie de manipulations douteuses, un ballet de dupes à l’insu de tous, sans cri, sans heurt, sans fracas. Les corps se mélangent intimement à l’occasion provoquée d’un frôlement par trop exigu. Les mains coulissent par dessous, par dessus les manteaux. D’une poche intérieure à une poche extérieure, les mains se contorsionnent sans un bruit, comme dans du velours.

Robert Bresson préférerait que son film soit senti par les sens d’abord plutôt que compris par l’intelligence. Il voulait faire ressentir cette atmosphère qui règne autour d’un voleur, qui donne du malaise, de l’angoisse, en même temps que la terrible solitude qui l’entoure et l’enferme comme cette lugubre chambre sous les toits emprisonne déjà Michel par des murs grisâtres.

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