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Mode pudique : Liberté, Simplicité et Chasteté

Des marques de prêt-à-porter aux « fashionistas » pratiquantes, la mode pudique séduit tout autant qu’elle divise. Dans une Europe blessée par de récentes attaques meurtrières,  le débat sur la religion cristallise les tensions.

L’engouement des créateurs, pour une mode dite « pudique », fait naître de vives réactions dans le débat public. Elles vont très vites prendre une tournure politisée engageant ainsi intellectuelles, politiques et féministes. Le 30 mars 2016, lors d’une interview sur RMC, Laurence Rossignol, ministre des familles, de l’enfance et des droits des femmes, qualifie d’ « irresponsables » ces marques qui commercialisent le voile. Associant ainsi mode pudique à mode islamique, la ministre est soutenue par la Clef (coordination française pour le lobby européen des femmes), un collectif d’une cinquantaine d’associations féministes, et par Danielle Bousquet, présidente du Haut Conseil à l’Egalité entre les hommes et les femmes. A la suite de cette déclaration, la philosophe et activiste, Elisabeth Badinter appelle au boycott des marques qui banalisent le voile dans leur collection de prêt-à-porter.

Les premiers pas du modest fashion

Dans une certaine cacophonie, tous ou presque oublie le sens premier qui définit à l’origine cette mode. Elle trouve son inspiration dans les collections des années 1950, couvrant ainsi les épaules, le décolleté et les cuisses ; en somme tout ce qui se trouve au-dessus du genou et du coude. Trop souvent associé à l’islam, le style pudique séduit autant les chrétiens évangélistes, les juifs ultra-orthodoxes que les musulmans pratiquants. Comme le mentionnait Coco Chanel, « La mode se démode, le style jamais », alors qu’en est-il du style pudique prôné par les trois grandes religions monothéistes ? Faut-il, alors interdire les attributs religieux dans les tendances vestimentaires ? Selon Frédéric Monneyron, sociologue de mode, « on assiste à un véritable tournant. Que de grandes marques s’intéressent au marché du Moyen-Orient cela existe depuis les années 1970. Elles lui ont toujours proposé des vêtements en les modifiant à la marge. La grande nouveauté est que, pour la première fois, elles créent des tenues islamiques. Il y a bien sur un enjeu idéologique et financier. On peut imaginer que son développement n’en est qu’au début ».

L’ancrage du « modest fashion » dans le milieu du prêt-à-porter n’est pas naissant. Au Brésil, pays du folklore et du culte de la beauté, fleurissent, depuis les années 1990, bon nombre de marques de mode évangélique en parallèle de l’expansion grandissante de cette religion, qui rassemble, aujourd’hui, près de 55 millions de fidèles. En France, l’engouement pour l’Orient, dans les années 1960, promue le voile dans les défilés de mannequins, fil conducteur des créations de la maison Yves Saint Laurent. C’est au tour de Jean-Charles de Castelbajac, qui en 1997, signe la collection liturgique commandée par le pape Jean-Paul II.

https://jc-de-castelbajac.com/createur/chronologie/

5500 ecclésiastiques habillés par Castelbajac, à l’occasion des XIIe Journées Mondiales de la Jeunesse (Paris)

La collaboration entre le célèbre couturier de la marque Rive-gauche et Pierre Berger donne aujourd’hui des déclarations surprenantes de son cofondateur, alors « scandalisé » par cette mode du voile, dénonçant vivement les créateurs complices du diktat de la dissimulation des femmes. Aujourd’hui, rares sont les maisons de couture qui osent s’aventurer dans de tels propos car concevoir ce type de vêtement va au-delà de la « simple consommation ou de la mode, c’est toucher au politique et au religieux », octroie Agnès Troublé, créatrice de la marque Agnès B.

Ces enseignes précurseurs proposent une alternative à un style trop « dénudé » et « sexy » atteste Viviane, étudiante en marketing de la mode. Retourner à un style des années 1950 est un retour aux sources à l’élégance et à la classe, une époque qui signe « l’apogée de la féminité, qui séduit sans trop dévoilé », constate Marion, jeune styliste de 23 ans.  Ainsi, le voile promulgué par la mode pudique est une forme d’intégration de la religion dans la tendance. Au final, le voile ne tend-t-il pas vers un accessoire de mode, comme une écharpe, permettant de styliser une tenue ? Si on le perçoit comme accessoire alors on casse le côté trop religieux, trop souvent accusé et reproché aujourd’hui.

https://madame.lefigaro.fr/style/la-mode-et-le-monde-musulman-un-marche-de-484-milliards-en-2019-110116-111672

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L’engouement d’une mode modeste dans une société en perte de valeurs identitaires

Sur le crédo d’un véritable marché de niche, ce secteur chaste et religieux est estimé à près de 500 milliards d’euros pour 2019. Une promesse que certains stylistes s’emparent hâtivement, car au fond « parler de religion dans le milieu de la mode n’est qu’une affaire de marketing » concède Viviane. Quartier du 2ème arrondissement de Paris, c’est au cœur du sentier que la jeune marque, Modeste, décide de poser ses valises. Créée en 2015, elle se lance le défi de proposer une mode chaste destinée à toutes les femmes souhaitant retrouver un style vestimentaire qui « suggère au lieu d’exhiber » dévoile la cofondatrice, Valérie Bénita.

Associer foi et tendance est aujourd’hui possible. Le fondateur de la marque de Castelbajac déclare que « la mode est laïque et universelle, porteuse de liberté et d’espoir […], parler de mode et de religion me paraît discriminant ». Le style n’est pas sectaire bien au contraire, à l’image de la marque américaine Mimu Maxi, créée en 2011 par deux jeunes juives ultra-orthodoxes, elles n’hésitent pas à promouvoir leur nouvelle collection 2015 en collaboration avec une célèbre blogueuse musulmane, Summer Albarcha. Des enseignes internationales de prêt-à-porter assument les propositions de collections capsules constituées de vêtements marqués religieusement tout en suivant la tendance du moment. De grands noms reviennent tels que Mango, Marks & Spencer, Uniqlo, Dolce & Gabana ou encore Tommy Hilfiger. On retiendra tout particulièrement la gamme de « burkini » (contraction entre burka et bikini) de la marque britannique, Marks & Spencer, qui a su créé la polémique en un rien de temps, mais n’en reste pas moins une liberté de toute à chacune de consommer ou non ce produit de mode.

Le débat ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Entre amalgames et confusions, la mode pudique donne des cartes au débat politique, et fait défiler bon nombre de défenseurs de la liberté accordée aux femmes à disposer de leurs corps comme elles l’entendent.