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Little Joe : la fleur jalouse

Alice Woodard est une phytogénéticienne de génie qui vient de faire naître une nouvelle espèce de plante à la fleur d’un rouge éclatant. Cette création, fruit d’une savante sélection génétique, promet d’être une révolution dans le domaine des pépiniéristes. Elle est toute resplendissante. Elle est odorante à ravir. Tout ce qu’on recherche chez une fleur de collection. Un fleuron de concours horticole. Or cette rareté florale est d’une infinie fragilité…

Il s’agit de l’arroser et de la nourrir sans relâche, la maintenir à température constante. En outre, à défaut de lui parler tous les jours, elle dépérit et se fane. En revanche, son atout n’est pas des moindres, elle apporte le bonheur par son seul parfum. Les scientifiques en sont convaincus : le monde entier va s’arracher cette découverte. C’est un succès commercial assuré. Encore faut-il que les premières boutures arrivent à maturité pour le fameux salon des fleurs.

Little Joe est son surnom (d’après le nom du propre fils d’Alice Woodard).

Little Joe : la fleur jalouse

Un bulbe de jacinthe. Une tige phallique épaisse. Une in-floraison unique d’albizia. Tel est le portrait à la Archimboldo de cette invention de la cinéaste Jessica Hausner. Sa plante n’est aucune de ces références et toutes à la fois. Tel un Mogwaï, elle demande une attention toute particulière afin d’éviter sa rébellion. Comme un bisounours elle se propage en semant le bien autour d’elle.

Conçue in vitro par un assemblage de gènes, cultivée hors-sol dans des barquettes de fibres hydroponiques, un substrat neutre et inerte. Cette fleur a tout de l’antiseptique phytosanitaire. Et malgré tout elle resplendit de mille feux. Dès sa naissance et sa première floraison, on s’aperçoit que son pollen fait mourir les autres fleurs croissant à ses côtés. Elle est stérile à dessein – pour sa commercialisation – mais lutte pour sa prospérité de façon bien curieuse…

Le parfum au cinéma

Paradoxal est le sens olfactif représenté à l’écran. On ne sent rien au cinéma, il n’y a que des images et du son. Il n’y en a que pour les yeux et les oreilles. Et pourtant, l’odorat est très lié aux souvenirs. Comme la madeleine de Proust, il suffit d’un déclencheur pour rappeler une odeur ou un goût, dans le nez ou dans la bouche. Jessica Hausner joue sur l’évocation sensible des couleurs : le rouge cramoisi de la fleur dans un environnement gris et vert pâle de la corporation génétique. Cela suffit à rappeler la pivoine et la rose. Le pollen qui s’en échappe est une poudre d’or volatile. Cela suffit à nous rappeler le safran et l’encens.

Alice Woodard : la mère protectrice

Mère de Joe, et mère de Little Joe, elle est divorcée et insensible aux avances de son assistant. Cette généticienne frigide passe le plus clair de son temps au chevet de ses fleurs. Rousse – autant que sa fleur est carmin – elle dénote dans ce monde monotone et sans couleurs. Une savante-folle qui commence à voir son entourage d’un œil méfiant.

Prix d’interprétation féminine à Cannes, Emily Beecham demeure d’une étonnante neutralité, presque sans émotion, sensiblement intouchée par le charme de cette fleur aux pouvoirs magiques.

Joe : le fils pubère

Grâce à sa filiation directe avec la génitrice, il sera le premier à recevoir en cadeau la fleur mystérieuse, et le premier à respirer son pollen. Il passe pour le double de la fleur (à cause de son nom), et devient son propre double : un alter ego. La fleur offre la félicité mais réserve un tour à ses proies, devenir un autre, presque pareil, que personne ne reconnaît plus. Joe s’éloigne peu à peu de sa propre mère et se rapproche de son père qu’il ne supportait pas jusque là… N’est-ce pas là cependant le lot de tout enfant traversant la crise de l’adolescence ?

Le parfum hypnotique des antidépresseurs

Ce thriller glaçant et glacé – voire surgelé – à combustion lente nous plonge dans un univers aseptisé, peuplé de zombies anesthésiés, inondés d’un bonheur béat. On attend que la fleur sinistre fasse des victimes mais ce n’est qu’un bouleversement anodin, une transformation bégnine, qui pour le moins restent inquiétants et imperceptibles tout du long. Une angoisse au long court qui s’insinue de scène en scène pour se muer en paranoïa généralisée. En effet, Jessica Hausner, l’auteure, base son scénario sur un remake distant de L’invasion des profanateurs (1978/Philip Kaufman), ou plutôt l’original : L’invasion des profanateurs de sépultures (1956/Don Siegel). Ce film référence raconte la possession des humains par un organisme végétal malsain. Celui-ci évide les corps encore vivants, sans en altérer leur comportement, ce qui perturbe néanmoins leurs proches en proie aux doutes. Ici, Jessica Hausner l’adapte au monde contemporain où l’addiction aux régulateurs de l’humeur produit une zombification des plus normales. Une nouvelle normalité qui dissone avec habitudes et souvenirs des personnes que l’on croyait connaître. Est-ce le monde entier qui change ou bien notre monde intérieur qui nous échappe ?

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