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L’amour fou pour un blouson – Le Daim de Quentin Dupieux

Adèle Haenel

Seul dans sa voiture, un homme sinistre roule. Georges roule, roule, roule. Il marque un stop dans une station-service, où il fait le plein lui-même. Dans la vitre de sa voiture il aperçoit sa réflexion et reste un moment interloqué. Il réajuste son blouson en laine insatisfait. Puis se précipite aux WC, et ôte son blouson beige pour le fourrer dans le trou de la cuvette. Tirant la chasse, l’eau se met à déborder. Il bourre le blouson en boule du bout de sa chaussure, comme s’il allait s’en débarrasser. Mais celui-ci reste coincé et la chasse d’eau continue de se déverser dans la pièce.

Il faudra attendre la scène suivante pour comprendre pourquoi. De retour dans sa voiture, il conduit jusqu’à un chalet perdu dans une vallée enneigée des Pyrénées. En bras de chemise, il sonne à la porte. On l’attendait, un vieux monsieur lui ouvre. Georges ne tient plus, il veut le voir tout de suite : Un blouson 100 % daim, à franges, dont il tombe amoureux instantanément en l’essayant sur place. Il paie cash une somme exorbitante, ce blouson de designer, made in Italy.

À 44 ans, Georges a tout plaqué, roulé vers le Sud, et dépensé toutes ses économies pour ce blouson en daim unique. Le lendemain, sa femme a bloqué leur compte commun. Il se retrouve sans le sou. Mais le vieux monsieur lui a laissé un cadeau, en bonus, qui changera sa vie : une caméra numérique ! Grâce à laquelle il va filmer son blouson, et se faire passer pour un réalisateur dont les producteurs lui ont coupé les vivres…

Le personnage principal de ce film est finalement ce blouson 100 % daim. Un blouson hanté par un esprit maléfique à l’idée fixe. À l’hôtel, seul dans sa chambre, Georges commence à lui parler. Rapidement, ils vont découvrir un rêve en commun : un monde sans plus aucun blouson, afin d’être le dernier blouson sur Terre. Un projet pharaonique et délirant, qu’ils vont ensemble tenter de réaliser par tous les moyens. Un moyen sera de payer des gens pour passer des auditions au cours desquelles ils devront jurer de ne plus mettre de blouson de leur vie. Cela marche un temps, mais Georges et son blouson vont passer à la vitesse supérieure avec des moyens plus expéditifs…

Cette comédie noire, grotesque, absurde est déjà le huitième long métrage d’une filmographie des plus étranges. Quentin Dupieux (connu sous le sobriquet de Mr. Oizo dans le monde de l’électro) a débuté en 2001 sans école de cinéma, avec Nonfilm, qui comme son nom l’indique est une parodie de tournage refusant de réaliser le moindre film. Avec la fortune amassée pour son succès musical, le single Flat Beat (repris par la fameuse pub Levi’s), il s’offre un tournage entre copains en Espagne, où ils s’amusent à se filmer en train de faire des prises, puis sans caméra, seuls dans le désert, jusqu’à épuisement.

En 2007, c’est une comédie déjantée, Steak, avec en vedettes Eric & Ramsy, qui intègrent une bande de jeunes aux mœurs étranges, les Chivers. En 2010, le concept suivant, dans Rubber, est celui d’un pneu qui prend vie au milieu du désert américain, et se met à tuer tout ce qui se trouve sur son passage, par la seule force de la pensée. Un pneu serial-killer. La production tente d’empoisonner les spectateurs, mis en abyme dans le film, pour stopper le tournage, en vain. Et le pneu roule toujours, déjouant les pièges des policiers à ses trousses.

Deux ans plus tard, c’est Wrong, une comédie américaine absurde. Dolph, qui continue de se rendre à son travail après avoir été renvoyé (un bureau où il pleut en permanence), s’aperçoit que son chien a disparu… Il a été kidnappé par un personnage bizarre qui veut redresser l’affection lacunaire des maîtres canins. Dupieux enchaîne avec Wrong Cops, autre comédie absurde américaine, dont le concept est un monde sans crimes dans lequel les policiers sont désœuvrés, irritables et vicieux.

Un saut dans le temps jusqu’en 2019, où il présente à Cannes en ouverture de la Quinzaine des réalisateurs son nouveau concept : Le Daim.

Dupieux a opéré une évolution à l’opposé d’Alain Cavalier qui lui est parti de films de studios avec acteur professionnels pour finir dans une chambre à filmer des courges en décomposition avec une caméra numérique. Son très beau film sur le dialogue avec la mort : Être vivant et le savoir, est dans les salles.

Sur ses films, Dupieux fait tout, scénario, réalisation, cadrage, montage, musique. Il maîtrise toute la chaîne. Il en résulte une succession de films très personnels, mais surtout à l’humour décalé comme on n’en voit que rarement. C’est comme si un sketch à concept des Monty Pythons s’étalait sur 1h20. Ou Taxi Driver tourné dans l’univers d’Harmnoy Korine. On retrouve un peu de Bernie (premier film d’Albert Dupontel), mais avec un Jean Dujardin dans le rôle-titre, qui joue la folie au naturel, sans les mimiques exubérantes de Dupontel. Ce qui fait peur c’est le calme et la normalité de ce serial killer. On croirait Un roi sans divertissement de Jean Giono.

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