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Batman sans Batman à tenir hors de portée des enfants

Joker est l’ennemi juré de Batman à Gotham City (ville fictive inspirée largement de New York ou Chicago). Ce film est une histoire des origines (un préquel) du « villain » dans la série des comics Batman. Dans la veine sombre des derniers volets de Batman au cinéma (depuis le Dark Knight de Christopher Nolan), cette adaptation d’un comics book pour adolescent (datant de 1939), n’est plus du tout destinée aux enfants. Noire, glauque, sérieuse, dépressive, violente, elle cherche à plaire à des fans de la saga devenus grands. Mais échoue à retrouver ni un univers de héros de BD, fantasque et comique, ni un univers de drame pour adulte, profond et émouvant…

Un clown rieur malgré lui

Celui qui deviendra Joker, n’est qu’un pauvre gars vivant chez sa vieille mère malade. Il s’occupe d’elle, et travaille comme clown, mais rêve de devenir humoriste dans un cabaret. Il a de nombreux problèmes psychiques. L’un d’eux est le rire prodromique, ou fou rire incontrôlé et non-motivé. C’est à dire qu’il se met à rire dans des circonstances inappropriées. Un clown qui rit, quoi de plus normal… lorsqu’il revêt son déguisement. Mais en public et en civil cela engendre des situations compliquées. Le cas échéant, il montre un carton imprimé qui décrit son trouble médical, tout en se tordant de rire de façon incontrôlable. Les gens auxquels il a affaire se sentent moqués, alors qu’il rit aux larmes. Un rire sardonique qui déforme son visage.

Affiche officielle du Joker sorti le 9 octobre
Joker, l’affiche officielle

Arthur Fleck avant Joker

Ce clown raté, mal-aimé, persécuté, est Arthur Fleck, un homme malade, avant de devenir le tueur psychopathe de notoriété publique. Todd Phillips, réalisateur et scénariste, tente dans ce film de transformer une caricature de bande dessinée en un homme de chair et d’os, avec des troubles mentaux, une enfance maltraitée, une famille abusive. Un peu comme des circonstances atténuantes pour expliquer la folie du personnage de la série Batman. Un méchant qui n’a besoin d’aucune justification dans la B.D. Le clown prisonnier de son rire forcé était déjà un ironique pléonasme. Mais le clown justicier, leader malgré-lui d’un mouvement de révolte (a)sociale devient catastrophique. Cet anti-héros est à la fois trop humain pour la saga Batman, et trop calculateur pour les pulsions erratiques d’un tueur psychopathe.

Bruce Wayne avant Batman

On y découvre les liens possibles avec la famille de Bruce Wayne (alias Batman). Jenna Fleck, la mère d’Arthur, fut un temps domestique chez ces milliardaires, avant la naissance de Bruce, et elle en garde un souvenir indélébile. En voyant à la télévision Thomas Wayne (père de Bruce), trente ans plus tard, en campagne pour la mairie de Gotham City, Jenna lui écrit des lettres en secret pour réclamer de l’aide à sa condition miséreuse.

Il y aura un face à face prémonitoire entre Arthur, en clown, et le jeune Bruce, interloqué, avant le meurtre sauvage de ses parents sous ses yeux (l’histoire d’origine de Batman bien connue).

Arthur Fleck aka le Joker
Arthur Fleck, le Joker

Joaquin Phoenix en clown raté

On retrouve ici le Joaquin de A Beautiful Day (2017) ce tueur à gage ténébreux, ancien soldat avec syndrome post-traumatique, qui vit seul avec sa mère. Il incarne ici Joker, ou plutôt Arthur Fleck jusqu’à ce qu’il devienne Joker, tout en manière et en tics. Il est de tous les plans, la plupart des gros plans en contre-plongée, pour dramatiser son état psychologique à la Taxi Driver (1976) de Scorsese. On peut lui reconnaître une certaine folie, dans les rires immotivés et les danses délirantes. Cependant, la ritournelle tourne court et le masque tombe lorsque le clown-animateur devient le clown-terroriste. Car le drame humain en plein écran tout du long, dissimule le contexte social soit-disant précurseur du mal.

L’hyperréalisme socio-politique à la sauce télévisuelle

Au lieu de découvrir la genèse fantastique d’un héros de BD, pour le moins divertissante, on se trouve nez-à-nez avec un documentaire miséreux sur la condition sociale d’un terroriste en devenir. Une réalité sociale provenant des shows TV d’information : des fake news, de la violence, du chaos… L’action se situe en 1981 alors que Gotham City traverse une « Grande Dépression », une crise économique doublée d’un soulèvement populaire anarchiste, et fait écho à la crise boursière ainsi qu’aux manifestations généralisées Occupy Wall Street. De ce fait, il voudrait inspirer pitié et empathie avec le Mal, en faisant du Joker un héros messianique, lequel tue pour le plaisir et fait usage de self-défense de manière disproportionnée. Il tue pour une agression dans le métro. Il tue pour la délation d’un collègue de travail, il tue pour une enfance malheureuse, comme si le meurtre était une solution justifiable à toute vengeance.

Le talk-show qui fait l’info

Comble d’infamie, l’avènement du héros de la révolution se fait dans un talk-show comique, sous la houlette d’un Robert DeNiro en David Letterman (ou Johnny Carson pour les plus vieux), qui rappelle la visite hallucinée d’un Joaquin Phoenix barbu en transfuge pour un mockumentary (I’m Still There).

Lion d’Or à la Mostra de Venise 2019

Lucrecia Martel, réalisatrice argentine indépendante (du formidable La Cienaga ou La Femme Sans Tête) et présidente du jury a remis, contre toute attente, le Lion d’Or du festival international de Venise au film de Todd Phillips, un film de super-héros de la Warner et de DC films.

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