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Jeannette devient Jeanne d’Arc

Jeanne d’Arc, cela ne divulgâche rien pour personne, fut brûlée par les Anglais à Rouen en 1431 à l’âge de 19 ans. Telle est la fin de l’histoire et le début d’un mythe. Tout le monde connaît l’histoire. Tant de cinéastes se sont essayés au portrait de l’héroïne depuis 1899 (Georges Méliès), au temps du cinéma muet, jusqu’à cette année (Bruno Dumont)… Principalement en France, bien évidemment, comme ces deux derniers, avec aussi Delannoy, Robert Bresson, Jacques Rivette, Luc Besson. À l’étranger également elle fascine : Italie, États-Unis (Cécil B. De Mille, Victor Fleming, Otto Preminger), Danemark (Carl Dreyer), Allemagne, Russie… curieusement aucun Anglais !

Les plus majestueuses adaptations sont celles de Dreyer (La Passion de Jeanne d’Arc, 1928) qui filme Renée Falconetti en gros plans, les cheveux rasés, les joues en larmes, au cours d’un des jours de son procès, le 30 mai 1431, et celle de Bresson (Procès de Jeanne d’Arc, 1962), elle aussi uniquement concentrée sur les heures du procès de sa condamnation à mort, entre la prison et le tribunal, un film d’une incroyable modernité.

Jeanne Voisin

Bruno Dumont s’inscrit dans cette lignée du film de procès, en ne filmant pas les scènes populaires de violentes batailles, au contraire en résumant la vie de Jeanne d’Arc à des saynettes de calmes conversations avec des chevaliers ou des hommes d’église. Il fait précéder celles-ci d’un prologue d’un film entier sur l’enfance de Jeanne : Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, un film chanté et dansé. Toutes deux adaptées d’une pièce de Charles Péguy (Le mystère de la charité de Jeanne d’Arc, 1910) que ce dernier écrivit à l’âge de 22 ans.

Affiche de Jeannette, de Bruno Dumont

Comment Jeanne d’Arc devient Jeanne d’Arc ?

Lors du premier film de 2017, Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc, Bruno Dumont filme la première partie de la pièce de Péguy comme un drame musical, en son direct. On y voit deux périodes de la jeunesse de Jeanne, à 8 ans (jouée par Lise Leplat Prudhomme) avec son ami Hauviette, lorsqu’elle entend ses voix pour la première fois, et à 13 ans (jouée par Jeanne Voisin), avec son oncle sur la route pour s’entretenir avec le Dauphin. Dumont emploie ici deux jeunes filles différentes pour marquer les deux âges où la petite Jeannette, pieuse et charitable dès sa plus tendre enfance, reçoit la mission de Sainte Marguerite, Sainte Catherine et Saint Michel de libérer la France du joug des Anglais. Affublée de cette lourde mission qu’elle ne peut partager avec personne sauf le Dauphin, elle deviendra Jeanne tout court.

La côte d’Opale

Dans un geste anachronique, Dumont utilise de la musique heavy metal et des chorégraphies mi-médiévales mi-destroy de Philippe Découflé, qui passent très bien à l’écran la première surprise passée. D’autant qu’il filme dans son Nord natal, sur les côtes sableuses de la Manche, au pied de bunkers allemands déterrés, en guise de paysage bucolique de Domrémy en Lorraine.

Affiche de Jeanne, de Bruno Dumont

Le procès de Jeanne d’Arc

Dans le deuxième film de 2019, Jeanne, Bruno Dumont filme la deuxième et troisième partie de la pièce de Péguy, sans danse cette fois, avec la musique et le chant de Christophe (qui fait une apparition à la fin du film). Jeanne Voisin n’ayant pu jouer le rôle de Jeanne adulte, la toute jeune Lise Leplat Prudhomme, qui excelle dans le premier film, reprend, deux ans plus tard, à l’âge de 10 ans, le rôle titre du deuxième film, pour jouer Jeanne à 19 ans. Tel est le coup de génie de Bruno Dumont : mettre une enfant sous l’armure de Jeanne d’Arc, pour en faire ressortir la candeur et l’innocence, contrebalancées par la noblesse et le respect qu’impose sa parole d’adulte. Cela crée un choc des contraires qui replace le personnage dans son contexte. Cette gamine est épatante de justesse, dans la langue brodée de Péguy, face à une horde de juges catholiques malintentionnés.

La cathédrale d’Amiens

Il n’y a guère que la cathédrale de Reims où Jeanne parle au Dauphin devenu Roi, et la cathédrale d’Amiens où elle est jugée jour après jour, qui témoignent d’un décor réaliste. Hormis cela, le siège de la ville d’Orléans, ou la défaite de Paris, se situent les pieds dans les dunes, au pays natal de Bruno Dumont, où il filme tous ses films.

L’image publicitaire de Jeanne d’Arc

Contrairement à l’appropriation nationaliste d’un certain parti politique français, cette Jeanne exonère les anglais, qui sont ce qu’ils sont, sauf qu’ils occupent la France. De sa bouche aussi on entend un discours anti-militariste : elle ne s’est jamais servie de son épée, et exhorte ses soldats à ne pas piller et violer, lesquels seraient les derniers des hommes.

Voir la video : Face à l’Histoire : Jeanne d’Arc (Frédéric Bas, 22 nov 2016, Blow Up, Arte)

Jeannette, l’enfance de Jeanne d’Arc (2017/Bruno Dumont) Cannes 2017

Jeanne (2019/Bruno Dumont) Cannes 2019

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