Like

Jean d’Ormesson, “c’était bien”

Jean d’Ormesson n’est plus.

Une réalité qui nous a pris de court, malgré votre  âge certain (92 ans), tant vous sembliez  immortel. Immortel, vous l’êtes pourtant. Depuis le 18 octobre 1973, date à laquelle vous avez pris place  dans le fauteuil n°12 de l’Académie Française, à la place de Jules Renard. Dans votre discours de réception au quai de Conti, vous disiez « il y a quelque chose de plus fort que la mort : c’est la présence des absents dans la mémoire des vivants et la transmission, à ceux qui ne sont pas encore, du nom, de la gloire, de la puissance et de l’allégresse de ceux qui ne sont plus, mais qui vivent à jamais dans l’esprit et dans le cœur de ceux qui se souviennent ». Nous nous souviendrons. Nous nous souviendrons de ce regard bleu plein de malice, de ce sourire exprimant la joie de vivre qui vous emplissait, de vos ouvrages, de vos passages au côté de Bernard Pivot dans « Apostrophes », émission pour laquelle vous détenez le record du nombre d’invitations ! Nous nous souviendrons de cet homme de droite, gaulliste, qui a ouvertement soutenu Sarkozy en 2012, mais aimé de la gauche, et qui a été le dernier invité de Mitterrand à l’Elysée parce que « La littérature est bien au-dessus de la politique ».

On pourrait qualifier votre parcours de… Complet ! Vous avez été journaliste pour Paris Match, Arts ou la NRF, vous avez été Secrétaire Général puis Président du Conseil International de Philosophie et des Sciences Humaines de l’UNESCO, vous avez été rédacteur en chef du Figaro avant de démissionner et d’écrire pour Le Figaro Magazine. Vous vous êtes même essayé au cinéma en interprétant François Mitterrand dans « Les saveurs du Palais » !

Culture Box

Mais, en dépit de toutes ces expériences, votre grand amour a toujours été la littérature. La sortie de votre premier roman, l’amour est un plaisir, en 1956 vous a conforté dans cette voie. Et nous vous remercions d’avoir fait ce choix. Contrairement à de nombreux écrivains qui puisent leur inspiration dans la mélancolie, la tristesse et le malheur, vous refusiez la nostalgie. Vous étiez un écrivain du bonheur, de l’optimisme. Vous aimiez la vie.

Votre amour et talent pour l’écriture vous a permis d’obtenir le Graal des écrivains : entrer dans la Pléiade. « C’est mon Nobel » disiez-vous ! L’Académie Française vous a ouvert ses portes. Vous y avez fait campagne pour que Marguerite Yourcenar rejoigne l’Institution alors qu’aucune femme n’y était encore entrée ! Vous avez su l’accueillir avec un discours plein de respect et d’admiration, avec des mots qu’il me semblait important de partager aujourd’hui : « Je ne vous cacherai pas, Madame, que ce n’est pas parce que vous êtes une femme que vous êtes ici aujourd’hui : c’est parce que vous êtes un grand écrivain. Être une femme ne suffit toujours pas pour s’asseoir sous la Coupole. Mais être une femme ne suffit plus pour être empêchée de s’y asseoir. Nous vous aurions élue aussi − et peut-être, je l’avoue, plus aisément et plus vite − si vous étiez un homme. Plût au ciel que les hommes que nous avons choisi depuis trois-cent-cinquante ans eussent tous l’immense talent de la femme que vous êtes ».

Vous avez accueilli Simone Veil avec la même véhémence: « Il y a en vous comme un secret : vous êtes la tradition même et la modernité incarnée. Je vous regarde, Madame : vous me faites penser à ces grandes dames d’autrefois dont la dignité et l’allure imposaient le respect. Et puis, je considère votre parcours et je vous vois comme une de ces figures de proue en avance sur l’histoire ».

Getty Images

Oui, vous aimiez la vie. Vous aimiez les femmes, les bains de mer, les livres, comme Gaston Gallimard. Mais la mort ne vous effrayait pas. « A mon âge, quand on me souhaite mon anniversaire, ce n’est pas une année de plus, c’est une année de moins. On meurt parce qu’on est né ». La mort attisait votre curiosité. Elle vous a enlevé, le 5 décembre 2017.

Vous aviez raison, vous êtes parti sans nous avoir tout dit. Est-ce réellement une chose étrange à la fin que le monde ? Diriez-vous malgré tout que cette vie fut belle ? Quel a été votre dernier rêve ? Tant de questions qui resteront sans réponse… Votre départ nous a émus, bouleversés. Jean ne grogne plus. Jean ne rit plus.

La mort vous a rattrapé, mais immortel vous resterez.

« Au revoir et merci ».

 

“Ne vous laissez pas abuser. Souvenez-vous de vous méfier. Et même de l’évidence : elle passe son temps à changer. Ne mettez trop haut ni les gens ni les choses. Ne les mettez pas trop bas. Non, ne les mettez pas trop bas. Montez. Renoncez à la haine : elle fait plus de mal à ceux qui l’éprouvent qu’à ceux qui en sont l’objet. Ne cherchez pas à être sage à tout prix. La folie aussi est une sagesse. Et la sagesse, une folie. Fuyez les préceptes et les donneurs de leçons. Jetez ce livre. Faites ce que vous voulez. Et ce que vous pouvez. Pleurez quand il le faut. Riez. J’ai beaucoup ri. J’ai ri du monde et des autres et de moi. Rien n’est très important. Tout est tragique. Tout ce que nous aimons mourra. Et je mourrai moi aussi. La vie est belle.