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La glaneuse qui récoltait le regard des oubliés de la Terre. Agnès Varda (1928-2019)

Artiste-fourmi, artiste féministe, artiste indépendante : artiste totale, Agnès Varda est photographe, réalisatrice, scénariste, monteuse, documentariste, vidéo-essayiste, artiste visuelle. Elle était la doyenne du cinéma français et le fer de lance du cinéma féministe mondial.

Agnès Varda : « Si on ouvrait les gens, on trouverait des paysages, disait-elle. Si on m’ouvrait on trouverait des plages. »

Pendant la guerre, en 1940, elle fuit la Belgique où elle est née, pour s’installer avec sa famille à Sète dans le sud de la France. Elle y passera son adolescence, sur les plages, au milieu des pêcheurs.

Elle étudie la photographie et l’histoire de l’art à Paris. Elle a choisi la photographie car c’était un métier à la fois intelligent et manuel. Elle commence par couvrir le festival d’Avignon, dirigé par son ami Jean Vilar (sétois lui aussi) puis sera la photographe officielle du TNP (Théâtre National Populaire, dirigé par le même Vilar). Ses références sont littéraires (Faulkner, Diderot, Flaubert…), théâtrales et picturales (les Impressionnistes, Picasso, Magritte…).

Agnès Varda

Photo reçue le 16 avril 1970 de la réalisatrice française Agnès Varda. / AFP PHOTO CULTURE-CINEMA-VARDA

Son premier film avec Ciné Tamaris

A 24 ans, elle n’avait pas vu 8 films au cinéma, et c’est sans aucune culture cinéphilique qu’elle décide de tourner son premier long métrage, La Pointe courte (1954), à Sète du nom d’un quartier de pécheurs. Au même moment, elle fonde sa société de production, Ciné Tamaris, qui accompagnera tous ces films jusqu’à aujourd’hui. Ce film de bric et de broc, tourné en plein air, loin des studios, préfigure La Nouvelle Vague (1959) dont elle sera la marge de gauche (avec Jacques Demy, Alain Resnais, Chris Marker) plus communément appelé « Rive gauche ». Mais aussi rappelle le Néoréalismo italien (1943) – dont elle ne connaissait rien – avec ses acteurs non-professionnels et l’inclusion de documentaire sur les pêcheurs sétois.

Dès 1958, elle entame une longue carrière de documentariste, avec plus d’une vingtaine de « documenteur » comme elle aimait à les appeler, ou « documentaires subjectifs ». Elle brouillait la frontière entre documentaire et fiction, sans cesse en attirant l’un dans l’autre et vice-versa. Des autoportraits (journal intime filmé) questionnant son rapport au monde, établissant une relation avec les « vrais gens ». Ses maîtres-mots : « Inspiration, Création, Partage ».

Agnès Varda : « Je joue le rôle d’une petite vieille rondouillarde et bavarde qui raconte sa vie et pourtant ce sont les autres qui m’intéressent vraiment. Et j’aime filmer les autres qui m’intriguent, me motivent, m’interpellent, me déconcertent, me passionnent. »

Un cinéma libre, ludique, artisanal. Simple mais pas simpliste, construit mais sans prétention. Décomplexé et faussement naïf, modeste, intime et plein d’une joie de vivre.

Agnès Varda : « Je regarde les gens [..] y’a toujours des choses drôles à observer, des façons de parler, des comportements, des rapports entre les gens… Ou même des gens qui sont ridicules avec leurs enfants ou bien qui sont charmants, ou des amoureux qui se disputent, ou des personnes qui rouspètent on ne sait pas contre qui. Et dans tout ça qui est compliqué, moi j’ai un œil qui cligne, qui a envie de rigoler. »

Agnès Varda et Jacques Demy

Photo : Google Images

Jacques Demy

Son mari depuis 1962, elle le perdra du sida en 1990. Elle tourne plusieurs films en son hommage :

Jacquot de Nantes (1990), sur les souvenirs d’enfance de Demy mi-blanc et noir, mi-couleur. Les Demoiselles ont eu 25 ans, sur le film de Demy : Les Demoiselles de Rochefort (1967). Puis le documentaire L’Univers de Jacques Demy (1995).

Agnès Varda

Photo : Google Images

Son combat féministe

Son cinéma apportera un regard de femme, avec des personnages de femmes fortes, maîtresses de leur destin. En 1971, elle co-signe le « manifeste des 343 » pour la légalisation de l’avortement.

En 1975, son ciné-tract de 8 min, intitulé « Réponses de femmes : Notre corps, notre sexe », fera scandale à la télévision.

Elle écrit également une fiction résumant les combats du féminisme français avec l’histoire de deux femmes de 17 à 32 ans pendant les années cruciales de la révolution sexuelle. C’est L’Une chante, l’autre pas (1977).

Trois films à voir ou à revoir

Cléo de 5 à 7 (1961). Le film raconte en temps réel, entre 5h et 6h30 de l’après-midi, le désœuvrement angoissé d’une belle chanteuse qui attend ses résultats sanguins. Cette maladie qu’elle craint n’est autre que le cancer qui ne dit pas son nom. Elle est regardée en tant que chanteuse à succès pendant la première partie. Puis se fâche et s’en va errer, pour regarder les gens dans les rues de Paris, où elle fait la rencontre d’un soldat qui l’accompagnera.

Agnès Varda

Photo : Google Images

Sans toit, ni loi (1985) Lion d’or à Venise. Le deuxième film de Sandrine Bonnaire, qui a à peine 17 ans alors. Elle tient le premier rôle, même si c’est la grande absente puisqu’elle est trouvée morte gelée au bord de la route dès le commencement. C’est une jeune fille vagabonde, qui part sur les routes, en colère contre le monde entier. Elle participe aux vendanges, squatte avec des voyous, entre dans un château, traîne dans les gares, court après les cigarettes… Un portrait en creux d’après les témoignages de ceux qui l’ont croisée.

Les Glaneurs et la glaneuse (2000). Documentaire ou film-essai sur les marginaux qui se nourrissent du surplus alimentaire rejeté par l’industrialisation des récoltes, par les calibrages des fruits et légumes du marché, par les invendus des boulangeries… En 2002, Varda revient sur les traces de ces glaneurs pour un deuxième opus.

Agnès Varda

Photo : Google Images

Installations

A 75 ans elle se découvre une passion pour les installations d’art contemporain, une troisième carrière, après une invitation à la biennale de Venise en 2003. Nommée Patatutopia (inspirée par son documentaire le plus récent : Les Glaneurs et la glaneuse) où elle présentera des monceaux de pomme de terre au pied de films de ces tubercules aux formes de cœur.

Les Cabanes d’Agnès, sont des squelettes de maisonnettes recouvertes de bobines de ses films.

Son ultime film

Elle souffrait de mauvaise vue. Elle confie voir flou dans le documentaire Visages, villages (2017) co-réalisé avec JR, artiste-affichiste, de 55 ans son cadet. Elle sera finalement emporté par le cancer, le 29 mars 2019, même si elle était encore présente à la Berlinale 2019 avec son dernier film : Varda par Agnès : causeries, il y a moins de 2 mois : 1ère partie2e partie (sur la chaine YouTube d’Arte)

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