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Les Frères Sisters, un western pensif et pétaradant sur un fond de ruée vers l’or

Un écran noir nous accueille dans ce western atypique. La nuit est tombée. On ne voit presque rien. À peine un horizon nuageux derrière une baraque au milieu du désert d’un noir d’encre. Les coups de feu jaillissent déjà du voile nocturne, révélant les positions des tireurs, mais pas leurs visages. Ça tire dans tous les sens, dans un brouhaha d’artifices.

Bientôt les gerbes de feu s’amenuisent d’un côté de l’écran. Ceux qui assiégeaient la baraque franchissent le seuil à deux, côte à côte, en continuant de tirer droit devant eux. À l’intérieur les corps affalés sur le plancher ont cessé de tirer, mais reçoivent un balle dans la tête par sécurité, quand des pas résonnent à l’étage. La dernière victime sera abattue dehors à sa chute du toit. Quand tout semble redevenu calme un cheval en feu galope dans la nuit. La grange brûle, avec les chevaux à l’intérieur.

« Combien on en a tué ? » demande l’un des mercenaires. « Je sais pas… Six ou sept ? » répond l’autre. « Je crois qu’on l’a bien merdé ce coup-là ! »

Photo du film les Frères Sisters

Photo copyright UGC

Encore une grange en feu! (voir Burning)

Charlie (Joachim Phoenix) et Elie (John C. Reilly) Sisters sont deux frères (et non deux sœurs) tueurs à gages qui ont le meurtre dans le sang depuis l’enfance. Ils sont les hommes de main de l’énigmatique Commodore (Rutger Hauer), et exécutent leurs missions sans une égratignure, sans scrupules, sans états d’âme. Ce périple débute en Orégon en 1851. Ils partent à la poursuite de leur éclaireur, John Morris (Jake Gyllenhaal) sur les traces d’un chercheur d’or qui convoie des pionniers peu recommandables pour la Californie. Morris suit de loin, puis se fera l’ami de Hermann Kermit Warm (Riz Ahmed), un chimiste qui intéresse tout particulièrement le Commodore.

Comme pour semer la zizanie, le Commodore nomme leader le cadet, Charlie, le plus téméraire des deux. Elie, l’aîné, est porté par un sens de responsabilité fraternelle qui le pousse à suivre Charlie dans ses périlleuses frasques. Toutefois il ne se voit pas finir ses jours dans le business d’assassinats. À l’instar de Jules Winnfield (Pulp Fiction), il traverse une crise existentielle, il songe à une vie de famille, à un commerce honnête entre frères. Charlie se gausse. Il lui reproche même de souhaiter se reproduire et transmettre les gènes de leur terrible père à ses enfants. Des gènes de tueurs qui les rendent si doués dans leur business.

Photo du film Les frères Sisters

Photo copyright UGC

Jacques Audiard, auteur d’Un Prophète (2009) et Deephan (2015) revient avec un film en langue anglaise, The Sisters Brothers.

Adapté d’un roman éponyme canadien de Patrick deWitt, par Jacques Audiard et son acolyte Thomas Bidegain. Les droits du livre furent achetés en 2011, sur manuscrit, avant même la publication du livre, par la société de production de John C. Reilly.

Malgré un casting 100 % américain, le film a été tourné en Espagne (Almeria, Navarre et Aragon) pour ses décors quasi américains.

Ce western à la française (parce qu’il est plus calme et réfléchi) reprend les codes violents du Far West américain, avec ses massacres d’innocents dans la plus outrageuse impunité. Une fois n’est pas coutume ce ne sont pas les Indiens qui trinquent. Mais au regard de la récente tuerie de la synagogue The Tree of Life aux USA, c’est un film de plus qui célèbre le culte des armes à feu, une culture toute américaine. Les protagonistes sont des francs-tireurs qui en réchappent avec du sang sur les mains et aucune mauvaise conscience, récompensés par une morale magnanime.

Un débat sur la violence des armes que JR, artiste-encolleur d’affiches, vient d’entamer avec une couverture de Time magazine.

photo du film Les frères Sisters

Photo copyright UGC

Ceci dit, le film n’a pas accroché avec le public américain. Désastreux box-office pour son premier week-end de sortie. 7 millions de dollars engrangés pour un budget de 38 millions. Et pourtant il aura séduit la critique au festival de la Mostra de Venise (Lion d’argent de la mise en scène).

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