Like

La fête est finie : Orel devient San

On l’attendait, et on n’a pas été déçus. Orelsan revient sur le devant de la scène avec un troisième opus personnel, six ans après le dernier, Le Chant des sirènes. Le meilleur rappeur de sa génération nous propose un chef d’œuvre, entouré de plusieurs artistes comme Nekfeu,  Stromae ou plus surprenant, Maître Gims. Pour le reste, c’est du Raelsan dans le texte.

Il y a un mois, le rappeur normand sortait le premier extrait de son nouvel album, Basique. Un titre qui au final, pose les fondations de La Fête est finie, en rappelant des choses tellement évidentes qu’on en oublierait presque leur existence : ” Si t’es souvent seul avec tes problèmes, c’est parce que souvent l’problème c’est toi “. C’est aussi simple que ça.

Le premier titre de l’album donne le ton. Avec San (Monsieur en japonnais, Orel est un grand fan de mangas), l’électron libre du rap français impose un texte sombre et honnête avec lui-même avec une instru bouleversante, en soulignant que le futur dont il parlait dans Raelsan (Le Chant des Sirènes) il y a six ans est arrivé. Tout semble penser qu’il fait le point sur sa vie, tout en s’orientant vers un nouveau chapitre, tout aussi haletant que le précédent. Sur un son plus pop, les paroles de La Fête est finie, le titre éponyme, vont dans le même sens. Le temps passe, les souvenirs restent, mais toujours avec une certaine nostalgie, souvent pleine de regrets. On connait tous un peu ça.

Orelsan s’adresse sans détour aux enfants, à la nouvelle génération et à sa famille

C’est dans le titre Tout va bien qu’Orel montre qu’il a bel et bien pris de l’âge et de la maturité. En tout cas, assez pour parler à un enfant des maux d’une société toujours plus déprimante, en guise de comptine. Et si cet enfant, c’était lui ? Les paroles sont évocatrices d’un profond désappointement, et ce sentiment est encore plus palpable sur le dernier morceau en feat avec les formidables jumelles d’Ibeyi, Notes pour trop tard. Là, c’est un avertissement sans frais adressé à la jeune génération. Durant sept minutes et trente secondes, Orelsan martèle des conseils dont lui seul a le secret, mais dresse également un constat amer de ce qu’a pu être sa vie à un moment donné. Une vision réaliste, sans concession. Le rappeur est lucide sur sa vie, et ça, ce n’est pas donné à tout le monde.

En gros, tous les trucs où les gens disent : “Tu perds ton
temps”, faut qu’tu t’mettes à fond dedans et qu’tu t’accroches
longtemps – Notes pour trop tard

Sa famille, Orelsan ne la porte pas forcément en étendard, du moins pas tous ses membres, puisque sa grand-mère tient toujours une place particulière. Une histoire romancée dans Défaite de famille, qui relate un repas familial des plus lourds. Les parents, les oncles, les tantes, les cousines, tout le monde y passe, sur des punchlines assez hilarantes. On ne choisit pas sa famille, hélas.

Amour et mélancolie

Autre signe qui montre que le bonhomme a pris de la bouteille, sa saisissante déclaration d’amour pour sa copine sur le titre Paradis, qui n’est pas sans rappeler Pastime Paradise de Steevie Wonder : on y découvre un homme tendre et passionné,
“J’avais un p’tit diable sur mon épaule, maintenant, j’ai ta tête sur mon épaule” qui a pris un virage à 180° par rapport à sa vie d’avant, où les femmes étaient son point faible. Sur La lumière, Orelsan fait aussi référence à sa relation, de manière plus subtile, mais tellement bien contée. Un régal auditif.

Mais sur le morceau Quand est-ce que ça s’arrête ?, Orel admet une certaine nostalgie vis à vis de cette période : “Ma meuf est cool mais c’est pas pareil putain, les mannequins des magasins d’lingerie m’excitent, j’ose plus voir ma bite, ça m’rend nostalgique.” , tout en envoyant un petit message de détresse vis à vis de la célébrité, apparemment très dure à vivre pour lui. On comprend pourquoi.

Orel enfonce le clou sur le titre Bonne meuf, où il se compare volontiers aux nanas dans la rue, à qui on peut demander les numéros ; là aussi, il met en avant les mauvais côtés de cette notoriété. Les souvenirs ressortent davantage sur Dans ma ville, on traîne, où la presque insouciante adolescence refait surface, dans sa ville de Caen, qui fût son terrain de jeu. Ça ne vous donne pas des frissons tout ça ? Non ?

Des collaborations inédites

Ils étaient également très attendus, et les feats ont tenu toutes leurs promesses, à un bémol près. Le plus espéré d’entre eux, ce fût sans doute celui avec Nekfeu. Et oui, les deux génies sont les têtes d’affiche du rap français depuis six ans, et tous les deux ont amené un vent de fraîcheur indéniable. Sur Zone, Neksan et Orelfeu font le show sur une instru assez obscure, mais où les punchlines font mouches dès la première écoute. Mais la surprise du chef, c’est la présence sur le même titre de Dizzee Rascal, le grand, que dit-on, l’immense rappeur londonien, dont Orel est un fan inconditionnel. Une véritable claque, putain !

Autre collaboration absolument dingue, le feat avec Stromae ! Sur La pluie, on reconnait très vite la patte du Belge, avec une instru jazzy sur laquelle Orelsan s’adapte à merveille, en parlant de nouveau de sa ville, toujours avec le même cafard. Au passage, Stromae est aussi le producteur du bijou Tout va bien. Bref, Stromae et Orelsan, c’est du lourd.

Stromae et Orelsan, une évidence – MAXPPP

Enfin s’il fallait un bémol, on pourrait le coller sur le featuring avec Maître Gims. Si le morceau Christophe est totalement décalé, sur une instru tellement lancinante, on a du mal à voir la pertinence d’une collaboration entre les deux artistes. Certes, le message passé est sensé, à savoir que les blancs font de la musique de noir, et vice versa. Ok, mais sur le plan artistique, le kitch est un peu trop présent cette fois-ci. Un tout petit accroc, que l’on pardonne aisément à Orelsan.

Vous l’aurez compris, le troisième et possible dernier joyau de la saga est sensationnel. Triste par moment, sombre très souvent, mélancolique la plupart du temps, La Fête est finie regorge de pépites. Des textes plus réfléchis, mais toujours aussi sincères, Orel a grandi, et ça se sent, notamment avec des instrus plus pop, voire électro. Intelligent et perspicace sur le monde qui l’entoure, le rappeur peut compter sur Skread, toujours aussi efficace à la prod’. Une tournée (déjà) quasi complète début 2018, des projets de films et de retour avec Gringe, son acolyte des Casseurs Flowteurs, le mec ne manque pas de talent. Bref, ce type est flamboyant.

Crédit vidéo : SkyrockFM