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Enfant de Zombi : la zombification d’un amour adolescent

Zombi Child, un film de Bertrand Bonello, présenté à la Quinzaine des réalisateurs à Cannes 2019.

Haïti, 1962. Dans les ténèbres, on prépare un rituel magique, en gros plans. On y voit des mains qui fendent les entrailles d’un poisson-globe, qui broient au mortier des os humains, qui vident une demi-calebasse remplie de plantes vénéneuses… La pulvérisation de ces éléments alchimiques ressemble à de la cendre blanche. Celle-ci est saupoudrée au fond d’une paire de chaussure afin de clore le cérémonial.

Le lendemain, un haïtien descend une rue déserte. Gros plan sur ses chaussures. Soudain, il commence à tousser fort, tremblote, perd son chapeau. Il tressaille et s’effondre à terre en quelques minutes. Précipitamment, il est enterré, comme le veut la coutume haïtienne. La procession de son cercueil, à dos d’hommes, est cahoteuse car les porteurs trépignent en saccade, dans les chants et les pleurs. Depuis l’intérieur de la tombe, en caméra subjective, on entend encore les pelletées de terre recouvrir le cercueil.

Photo : Ad Vitam

Paris, 2017. Aujourd’hui, pensionnat de la Légion d’Honneur. Tous les élèves de ce lycée sont les enfants d’un père ou d’une mère titulaire de la Légion d’Honneur. Cette éducation élitiste promeut l’excellence et le respect, les valeurs de la république française. Patrick Boucheron, historien, professeur au Collège de France, dispense un cours sur la révolution française et la décolonisation.

Quatre filles forment une sororité de littérature contemporaine. L’une d’elle, Fanny, suggère d’intégrer Mélissa, sa nouvelle camarade, une haïtienne qui débarque juste pour cette rentrée des classes. Pour ce faire elle devra réussir un examen de passage de la sororité, en retrouvant les quatre filles à minuit dans l’atelier d’arts plastique. Elle ont l’habitude de se donner rendez-vous là pour allumer des bougies en écoutant de la musique.

Affiche : Ad Vitam

« Écoutez monde blanc,
Les salves de nos morts,
Écoutez ma voix de zombie,
En l’honneur de nos morts. »

Cap’tain Zombi ; 1967, René Despestre

L’examen de passage consiste à partager une histoire très personnelle. Mélissa qui a perdu ses parents dans un accident, raconte dans un poème haïtien qu’elle est la petite fille d’un zombi, et la nièce d’un mambo. Ce zombi est Clairvius Narcisse, un cas de zombification bien documenté par Wade Davis, qui est revenu d’entre les morts et a eu une descendance. La poudre dans ses chaussures, composée du foie d’un poisson Fugu (fameux pour son poison) et d’une plante vénéneuse Macuna, recèle une puissante neurotoxine infiniment plus toxique que le cyanure et la cocaïne. Au contact de la peau ce mélange néfaste plonge ses victimes dans un coma que seul l’antidote des sorciers vaudous peut raviver en un zombi corvéable corps et âme. Ces zombis fraîchement déterrés sont entraînés dans les champs de cannes à sucre.

Photo : Ad Vitam

Long montage alterné entre Haïti en 1962, et Paris en 2017.

Clairvius est enterré vivant, puis déterré par une bande d’esclavagistes vaudous. On ne sait s’ils sont mis au travail de nuit, ou si la zombification noirci l’écran en plein jour. Un jour, Clairvius mange la viande du repas des gardiens et sort de sa torpeur, pour s’enfuir et errer dans la jungle.

Paris quand Mélissa raconte son histoire à ses amies de la sororité, et suis les cours sur la décolonisation française.

Bonello est directement inspiré du film « Les Maîtres Fous » de l’ethnologue-cinéaste, Jean Rouch (1917-2004), fondateur de l’anthropologie-visuelle. Ce court-métrage documentaire suit les cérémonies vaudou de la secte des Haukas au Niger en 1955. Sous l’influence de substances hallucinogènes, les membres de la secte se livrent à une parodie de la hiérarchie coloniale dans une transe collective cathartique.

Bonello reprends ici la caméra à l’épaule et les plans serrés de Jean Rouch, pour la scène finale de vaudou haïtien, montée en parallèle en trois endroits simultanés : Paris, sa banlieue, et Port-au-Prince à Haïti, en 2017. A Paris c’est Melissa dans le pensionnat qui fait des bruits étranges. En banlieue, chez la tante mambo de Melissa, c’est Fanny qui assiste à une séance vaudou mémorable. A Port-au-Prince, ce sont les amis de Clairvius qui célèbre l’anniversaire de sa deuxième mort !

Ce parallèle entre la France et Haïti, entre le présent et le passé, entre les colons blancs et les esclaves noirs, entre l’emprise de l’amour et la sorcellerie vaudou, entre le film de genre Zombi et le documentaire ethnographique, font de ce huitième film de Bertrand Bonello un cocktail à la dualité surprenante et constructive.

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