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Cold War (2018/Pawlikowski) un amour fou sous la Guerre froide

Inspiré par le couple passionné au destin impossible que formaient ses parents, Pawel Pawlikowski leur dédie cette romance dramatique sur fond de totalitarisme. Wiktor et Zula, ses parents qui prêtent leurs noms aux personnages, se sont aimés passionnément, de ruptures en retrouvailles, par-delà plusieurs frontières européennes, au lendemain de la seconde guerre mondiale. Tous deux sont décédés en 1989 juste avant la chute du Mur de Berlin qui mettra fin à 43 ans de Guerre froide.

Photo tirée du film Cold War

Photo : Diaphana

Le film déroule le fil de la vie tortueuse et torturée de Wiktor, un pianiste introverti qui s’éprend d’une chanteuse fantasque. Vers 1949, Varsovie est en ruines, il n’y a plus d’électricité dans les campagnes. Au cœur des provinces polonaises dévastées, une équipe de trois superviseurs, dont Wiktor, écoutent, enregistrent et auditionnent des chanteurs et danseurs folkloriques, comme dans un radio-crochet. Cet ancêtre de nos programmes de télé-réalité, se compose de trois juges, un musicien, une cantatrice et un politicien comme il se doit sous la coupe de l’empire communiste. Ils rassemblent de jeunes talents sous la bannière de « l’Ensemble Mazurek » (reprenant le nom de la troupe historique « Mazowsze »).

Photo tirée du film Cold WarPhoto : Diaphana

Zula est l’une de ces chanteuses provinciales, belle, au filet de voix remarquable. Pleine d’ambition, mais sans aucune préparation, elle propose de chanter la chanson de sa voisine à deux voix. Pari gagné, puisqu’elle se fait remarquer par l’un des trois juges qui va vite tomber amoureux pour le meilleur et pour le pire. Une seconde chanson en solo lui est réclamée. Elle se met à entonner une chanson russe tirée d’un film soviétique qu’elle a vu lors d’une projection itinérante. Cette originalité marque encore des points. Elle sera bientôt propulsée au rang d’étoile du chœur.

Mais le comité a tôt fait de se renseigner sur elle. Elle aurait fait de la prison pour avoir tué son père… La version de Zula est tout autre. Son père l’aurait confondue avec sa mère, et aurait pris un coup de couteau pour lui montrer la différence. Un coup de couteau non mortel. De son côté Zula révèle à Wiktor qu’elle est forcée de l’espionner et d’en reporter au politicien pour étouffer l’affaire.

Réunis des quatre coins de la Pologne, ces jeunes talents sont formés sous un même toit à chanter en harmonie et à danser comme un seul. Jour après jour, les juges les éliminent l’un après l’autre. La pression monte et ne reste que la crème de la crème.

Le parti tient à profiter du succès grandissant de la troupe, en imposant des chants patriotiques en l’honneur de Lénine et Staline, et en proposant des dates sur les scènes du bloc soviétique : Varsovie, Berlin-Est, Saint-Pétersbourg, Moscou… À la première occasion de déserter, Wiktor séduit par les sirènes de l’Occident, attendra Zula à la frontière de Berlin-Ouest. Mais viendra-t-elle ? Leurs priorités semblent contraires.

Photo tirée du film L'insoutenable légerté de l'être

Photo : Google Images

On retrouve ici l’évasion, la libération sexuelle, l’espionnage, le Rideau de fer, que Milan Kundera a insufflés dans L’Insoutenable légèreté de l’être en 1982 (mis en film par Philip Kaufman en 1988 avec Juliette Binoche). Dans ce livre le couple impossible, Tomas et Tereza, éclot à Prague, un peu plus tard, vers 1968 (durant l’époque de renouveau culturel du Printemps de Prague), avant l’invasion des chars soviétiques, et s’évade pour la France, en passant par la Suisse.

Wiktor, lui, trouvera à Paris, la liberté et les clubs interlopes de Jazz, fraîchement importés des États-Unis, à Saint-Germain-des-Prés. Jazz qui a été banni sous le joug communiste. Il rencontrera aussi Juliette (Jeanne Balibar), une poétesse célèbre et Michel (Cédric Kahn), un producteur, qui l’aideront à enregistrer un disque en France. Mais l’exil est une souffrance. Et l’amour est plus fort que tout, que la musique, que la liberté, que la vie.

Photo tirée du film Cold War

Photo : Diaphana

L’histoire dure quinze ans, de 1949 à 1964, mais ne retient que quelques scènes clés, espacées par des fondus au noir suggestifs, agrémentés de dates et de villes qui indiquent le temps qui a passé. Les spectateurs sont invités à remplir les blancs avec leur imagination, en lieu et place de scènes dialoguées trop explicatives qui auraient pu alourdir le récit.

La mise en scène de Cold War, récompensée d’une palme à Cannes, est toute en économie de moyens pour un résultat transcendant. Des scènes quotidiennes agglomérées en une succession de tranches de vie marquant l’évolution d’un couple impossible. Depuis l’amour caché, jusqu’à l’amour à mort, en passant par l’amour fou et je t’aime, moi non plus.

Pawlikoswki filme Cold War, comme son précédent film Ida (2013), avec un noir et blanc charbonneux magnifique et le format presque carré des vieux films académiques. Ida remporta l’Oscar du meilleur film étranger. C’était l’histoire d’Anna, une orpheline élevée dans un couvent catholique polonais qui à la veille de rentrer dans les ordres, découvre ses origines juives et partira sur les traces de ses parents disparus sous l’occupation nazie dans un village peu fréquentable.

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