Le client est roi, les croupiers sont valets

Leur profession est méconnue du grand public. Pourtant, les croupiers sont au coeur du fonctionnement des casinos. Ils doivent maîtriser leurs relations avec des clients enivrés par le jeu. 

Leurs gestes sont précis et leurs mains se baladent avec dextérité sur les tables du black jack, de la roulette et du poker. En cette soirée d’été, dix croupiers organisent la vie nocturne du casino de Beaulieu-sur-Mer. Ils sont chargés d’animer six tables de jeu dans un décor luxueux où la moquette couleur pourpre et les lustres en cristaux semblent avoir été installés la veille. La clientèle est particulièrement variée ce soir. Des jeunes, à peine sortis de l’adolescence, viennent jouer leur premiers jetons à côté de vacanciers fortunés dont les mises montent jusqu’à 6 000 euros.

Ne jamais quitter les cartes des yeux

Comme pour beaucoup de commerces implantés sur la Côte d’Azur, la fréquentation des casinos est dix fois plus importante l’été que le reste de l’année. Les animateurs et animatrices en costume se doivent donc d’être particulièrement concentrés en cette période où les pauses se font plus rares et où les horaires s’allongent. Leur mission est la même : ouvrir et fermer les tables de jeu, placer les mises sur le tapis vert et calculer les pertes et les gains. « Une erreur, quand il s’agit d’argent, peut très vite provoquer un conflit avec le client », explique Philippe dont l’oeil ne quitte jamais les cartes. Il est le chef de table ce soir, il est chargé d’assister les croupiers en exercice en leur murmurant des recommandations. Les parties s’enchaînent à toute vitesse, au point qu’un simple débutant n’a pas le temps de comprendre les règles.

Photo : englishlikeanative

Les croupiers, eux, les connaissent sur le bout des doigts. En professionnels avertis, ils doivent également gérer leur stress et garder leur sang-froid face aux clients nerveux. « Une fois, l’un d’entre eux m’a envoyé ses cartes dans la figure. Quand c’est ça, je dois le signaler directement au croupier responsable de la salle » explique Fabien*, 20 ans, « il nous est interdit de dire quoi que ce soit, ici le client est roi ». Depuis qu’il est jeune, Fabien aime manipuler les cartes. Au départ, il voulait devenir magicien. Mais pour trouver plus facilement un emploi, il se lance dans l’aventure au casino de Mandelieu-la-Napoule, après une formation de dix semaines. Lors de son apprentissage, il a pourtant été prévenu des contraintes du métier. Il signe un contrat de 6 mois qu’il ne renouvellera pas « dégouté » du manque de considération que certains habitués ont pu avoir à son égard.

La psychologie du joueur 

« Il faut avoir un caractère compatible avec ce métier ».  Rebecca, dix-sept ans d’expérience, est catégorique. Dès le début de leur formation, elle avertit ses étudiants croupiers des impératifs de la profession. En plus des horaires de nuit, du travail le week-end et les jours fériés, les employés subissent des réactions multiples, mais prévisibles, de certains clients. « Le joueur peut avoir bu. Il mise de l’argent et en perd souvent car les mathématiques sont en faveur du casino » explique la professionnelle. « Il y a ceux qui ne veulent pas miser quand tu es présent parce qu’ils perdent tout le temps avec toi. Ce n’est que le hasard, mais les plus superstitieux vont estimer que c’est de ta faute ». Dans son école, où elle forme trente croupiers par an, l’enseignement est à 80% pratique. La partie théorique tourne surtout autour de la psychologie du joueur. « Un bon croupier doit savoir détecter tout de suite le type de personne qu’il a en face de lui. On donne les bases à l’école mais ça s’apprend bien évidemment avec l’expérience ».

Casino de Beaulieu-sur-Mer. Photo Le Ficanas

Mylène a toujours maîtrisé cette relation ambivalente. Elle a travaillé au casino de Juan-les-Pins en tant que saisonnière durant deux étés. Elle aurait bien signé un nouveau contrat pour cette année si elle n’était pas en stage pour ses études. « C’est vraiment une bonne expérience. Le métier est très technique. Tu es quelque part le maître de table et je trouve ça presque artistique. » Telle une chef d’orchestre devant une partition, elle doit avoir le même recul sur la situation du jeu. Mais aussi sur les critiques récurrentes de certains clients, notamment lorsqu’elle était débutante. « Les saisonniers ont seulement trois semaines de formation. Au début, j’étais très stressée. On gère quand même 30 000 euros sur une table. Après, j’ai réalisé que sans moi, les clients ne pouvaient pas jouer. Si tu n’es pas respectueux, je ne te distribue pas les cartes » tranche l’étudiante avec assurance.

Tous fichés dès l’entrée 

Mais la vigilance doit être permanente, car une situation peut très vite dégénérée. Comme la fois où trois jeunes ont déposé des jetons de 500 euros sur le tapis. « Pour cette somme, l’on doit annoncer à haute voix quand on les range dans la caisse où quand on les sort sur le tapis », explique la jeune fille « cette fois-ci, il s’agissait de jetons volés ». Les trois crapules ont été renvoyés immédiatement de l’établissement. Ils ne pourront plus jamais revenir. Chaque client a une fiche sur lui, à partir du moment où il donne sa carte d’identité à l’entrée. Une pratique obligatoire qui permet de refuser les personnes qui ne savent pas se contrôler. « Certains accrocs aux jeux demandent eux-même au casino de ne plus les laisser rentrer », raconte Mylène, l’esprit rempli d’anecdotes.

Heureusement, les croupiers ne sont pas les seuls responsables de la sécurité, une priorité compte tenu de l’argent en circulation. Pour éviter les tricheries, quatorze caméras forment un cercle sur les murs de la grande salle au casino de Beaulieu-sur-Mer. Elles scrutent les faits et gestes des visiteurs. Des micros sont également semés sous toutes les tables. « Un jour, je me suis trompée en oubliant de rendre un jeton à un client », se rappelle Mylène « quand on a un doute, on va voir le chef de salle et l’on visionne les enregistrements ». Les caméras sont donc un appui pour ces employés de la vie nocturne. Même si les clients doutent parfois de la responsabilité du croupier dans la perte de l’argent, Mylène s’en défend : « On a toujours les mains à la vue des caméras quand on manipule de l’argent ». Le reste est une question de chance.

*Les prénoms ont été modifiés

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