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Chroniques d’un marque page #1 : la petite couturière du Titanic

Nouvelle année, nouvelle rubrique! Nous retrouverons régulièrement les chroniques du  marque page pour avoir un avis sur les dernières lectures de la rédac. On débute l’année avec un roman de Kate Alcott, romancière américaine. Elle a écrit plusieurs livres outre Atlantique mais La petite couturière du Titanic, The dressmaker dans sa version originale, est le seul de ses romans à avoir été traduit en français.

Résumé

Avril 1912. Tess Collins, une jeune servante anglaise, est venue à Cherbourg vivre de sa passion, la couture. Hélas, la maison qui l’emploie la traite comme une domestique.
Lorsqu’elle apprend qu’un paquebot se dirigeant vers les Etats-Unis va faire escale à Cherbourg, elle décide d’embarquer pour tenter l’aventure.
À bord du Titanic, elle fait connaissance de Lucy Duff Gordon, célébrité de la haute couture anglaise, qui s’apprête à présenter sa nouvelle collection à New York. Sa femme de chambre lui ayant fait faux bond, elle décide d’employer Tess.
Sur les ponts du luxueux paquebot, Tess rencontre également deux hommes, un marin et un homme d’affaire de Chicago, qui ne la laissent pas indifférente. Mais, tandis qu’un triangle amoureux se forme, le paquebot, sans que ses passagers s’en doutent, fonce sur un iceberg…
A New York, Tess intègre l’atelier de Lady Lucy. Ses talents de modiste se révèlent bien vite, ses premiers modèles font sensation. Mais son ascension pourrait connaître un coup d’arrêt. Ne se murmure-t-il pas que Lady Lucy aurait eu une conduite condamnable lors du naufrage ?

peinture Titanic

© Ken Marschall

Notre avis

Quel plaisir de replonger dans l’histoire de ce paquebot de légende : Le Titanic. Si vous faîtes partie de ceux qui ont vu le film devenu mythique de James Cameron, vous ne pourrez vous empêcher de repenser à certaines images. Les ponts aux parquets entretenus, les imposantes cheminées, le luxe des salles à manger, la cacophonie ambiante des ponts inférieurs, les manières embourgeoisées des personnages qui montent à bord, Kate Alcott ne passe à côté d’aucun détail, pour notre plus grand bonheur. Les premières pages de ce livre nous donnent à regretter que le Titanic n’ait pas connu plus longue carrière, car nous aussi nous aurions voulu mettre un pied à bord pour passer un repas à la table du capitaine, pour contempler une vue sans horizon, et y vivre une traversée hors du commun. Ce livre qui compte 400 pages aux éditions l’Archipel se dévore en un clin d’œil. On connait bien avant Tess le funeste destin du Titanic, mais on ne peut qu’espérer aussi ardemment qu’elle qu’elle puisse embarquer à bord. Peut-être parce que le résumé nous laisse entrevoir un avenir new-yorkais et que l’on sait avec certitude que son nom figurera sur le mince registre des rescapés.

“La brume se dissipa et le paquebot lui apparut dans toute sa majesté, si haut et fier qu’il donnait le sentiment de dompter la mer, et non l’inverse. Quatre immenses cheminées dressaient leurs silhouettes élancées vers le ciel. Le monstre comptait un total de neuf ponts qui donnèrent un torticolis à Tess lorsqu’elle voulut les compter. Son nom de Titanic lui allait comme un gant. Les hommes chargés d’arrimer le canot au paquebot, semblables à des fourmis industrieuses, paraissaient minuscules à la mesure de l’énorme coque.”

Notre analyse

La petite couturière du Titanic est tout d’abord un hommage à la classe féminine dans une époque où leurs pouvoirs et leurs droits ne sont encore que très limités et où la bourgeoisie est régie par des règles et convenances difficilement contournables. Mais a bien y regarder, on s’aperçoit que ce sont elles qui mènent la danse, assurent et assument. Reléguant ces messieurs à des places secondaires. A ce titre, trois d’entre elles ont retenu toute mon attention tant elles forcent l’admiration, chacune à leur manière.

“C’est inouï le nombre de fois où les femmes doivent reprendre la main quand les hommes se défilent lâchement. Quand je pense que ces crétins prétentieux refusent de nous laisser voter !”

L’héroïne, Tess, si jeune et pourtant déjà si las de sa condition de domestique. Pleine d’ambition, rebelle à ses heures mais qui sait se taire quand la situation l’exige. Curieuse, son audace fait sourire. Ses origines modestes la trahissent parfois, elle ne connaît pas toutes les règles de l’aristocratie mais s’y conforme avec ruse et les détourne avec agilité. On s’attache très vite à ce bout de femme et l’on se prépare à aller loin à ses côtés, on attend son éclosion avec impatience.

Lucy Duff Gordon, grande prêtresse de la mode, elle est adulée par Tess et devient son mentor. On est tout de suite choqué par la froideur de cette femme et son absence apparent d’émotions. Elle  a une maîtrise sans faille des évènements et  pousse à l’admiration autant qu’elle terrorise. Son mari est comme inexistant et secondaire, son rôle se réduit presque à avoir donné un titre et des finances à Madame suite à leur mariage. Je serai presque tentée d’y voir un précurseur de l’homme objet.

“Ma petite, laissez-moi vous donner une première leçon en matière de chance : ne jamais gaspiller son temps en fausse modestie. N’hésitez pas à crier vos exploits à la face du monde, car personne ne le fera à votre place.”

Pinky Wade, journaliste au Times, elle est intelligente et rusée, et use de stratagèmes malicieux pour obtenir les informations qu’elle souhaite et ensuite les étaler dans la presse et créer le scandale. D’une apparente dureté, sa condition familiale nous donne une toute autre image de la demoiselle et on est prêt à lui pardonner quelques articles agressifs…

Une histoire qui colle à la réalité historique

Le résumé n’en fait mention que très furtivement, mais une grande partie de La petite couturière du Titanic est dédiée à l’après naufrage, et plus précisément à la commission du Sénateur Smith. Après leur arrivée à New York, la vie des rescapés, passagers ou membres de l’équipage, est rythmée par les auditions des uns et des autres afin de déterminer qui sont les responsables du naufrage et pourquoi tant de victimes sont à déplorer. Et bien que l’histoire soit fictive, les personnages présentés ont réellement existé et étaient bien à bord du Titanic lors de cette traversée tragique. Les témoignages dont il est question sont en tous points fidèles à ce qui s’est dit lors des auditions de la commission. Des discours parfois rageants, parfois poignants, qui nous donnent à réfléchir sur la nature humaine et notre instinct de survie. Qu’aurions nous fait ? Autrement, mieux, moins bien ou carrément pire ? Je vous souhaite de ne jamais avoir besoin de le savoir.

“A droite de l’iceberg, une immense tache brunâtre dessinait un cercle au milieu du bleu de l’océan. Il fallut quelques instants aux passagers pour comprendre de quoi il s’agissait.
C’était là qu’avait coulé le Titanic, son lourd tribut humain tragiquement décliné en objets intimes. Un bonnet de nouveau-né accroché à un long gant de femme. Des débris mal identifiables agglomérés les uns aux autres. Des chaises, des tabourets, des tables magnifiquement sculptées qui flottaient de guingois ou les pieds en l’air, des cartons, de nombreux vêtements parmi lesquels une écharpe de soie rouge qui ondulait à la surface de l’eau à la façon d’un serpent de mer, autant de souvenirs arrachés à la carcasse du Titanic.”