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Avec “Enfant lune”, Gringe a des histoires à raconter

Ça y est. “Enfant lune”, le premier scud solo de Gringe, est (enfin) sorti il y a tout juste une semaine. Très attendus par les fans de rap, les 15 titres de l’album mettent en avant un Gringe sombre mais honnête avec lui-même et sur le monde qui l’entoure. Décapant.

“Enfant lune”, une allégorie

Le titre choisit par Gringe n’est pas anodin. “Enfant lune”, c’est avant tout le nom  d’une maladie qui touche près d’un enfant sur un million. Un peau fragile force les personnes atteintes de ce syndrome à fuir les rayons du soleil et à ne sortir que la nuit. S’il n’est pas concerné par cette pathologie rare, le rappeur de 38 ans fait pourtant partie de ces personnes qui vivent lorsque le soleil se couche.

« Les gens m’oppressent de manière générale. Donc forcément, la nuit, tu croises moins ton vis-à-vis » – Gringe, pour Booska-P.

Un titre justifié et qui prend tout son sens lorsque l’on écoute l’album. Mais pour bien comprendre le monde de Gringe, il ne faut pas se contenter d’une écoute, comme la plupart des haters ou des fans déçus sur les réseaux sociaux. Car derrière ces 15 titres se cache une véritable remise en question, qui ne manque pas de nous faire cogiter sur nous-mêmes.

A cœur ouvert

La première piste intitulée “Mémo” pose les fondations de l’album. Lâché sur les réseaux sociaux quelques jours avant la sortie d’Enfant lune, Gringe tente de dire au revoir à un passé pas si lointain, un passé qui laisse des traces aujourd’hui encore, un passé et ses maux que l’on retrouve dans ses chansons, quasiment en permanence. Des maux tenaces donc, mises en évidence dans “Paradis Noir”, la deuxième piste de l’album. Un titre évocateur, qui faire rejaillir le côté sombre du bonhomme et les raisons qui ont fait que son premier projet solo a tardé à naître. Dur de mettre des mots sur des maux, quoique.

« Je l’écrivais par bribes, et un jour, j’ai fait un puzzle général. Mais c’est mon morceau pivot, celui auquel je suis le plus attaché. Ce n’était pas évident, mais je voulais le faire en restant pudique. J’ai mis du temps, et j’y ai laissé des plumes, j’ai réveillé certains démons » – Gringe, pour Booska-P à propos du titre Scanner.

Car en vérité, Gringe fait mijoter “Enfant lune” depuis bien longtemps. Des textes écrits au jour le jour, à l’image de “Scanner” en feat avec la surprenante Léa Castel, qui évoque la maladie de son frère, schizophrène. En plus d’un univers obscur, le gaillard sait nous prendre aux tripes. Un élément finalement très rare pour ce courant musical.

Autre sujet abordé par Gringe, celui de sa relation avec les autres, du moins celle qu’il entretient avec l’autre, la bien aimée notamment. On le sait, le rappeur a connu des périodes noirâtres dans ce domaine, des moments de sa vie qu’il survolait déjà, rappelez-vous, dans “Le mal est fait”, un son posé sur l’album du film “Comment c’est loin”. Si, à l’époque, celui qui dit préférer le cinéma à la musique mettait en avant ses envies d’ailleurs, il évoque sur “Retourne d’où tu viens” le conflit émotionnel intense lorsque deux personnes qui se sont aimées reprennent contact. Entre colère et souffrance, c’est une autre facette de Gringe qui ressort avec ce morceau badant.  De quoi se retrouver parfois nous-mêmes dans ses paroles profondes, pleines de sens.

Des pépites et des surprises

Si on tient compte uniquement de la découverte du personnage Gringe, l’album est une vraie réussite. Mais qu’en est-il des titres à proprement parlé ? Musicalement, trois titres sortent du lot, indéniablement. “Paradis noir”, cité plus haut, avec un texte terriblement efficace sublimé par une prod’ de l’excellent DJ Pone, toujours fiable quand il s’agit d’amener une plus-value sur un morceau déjà génial.

Autre son aussi incroyable qu’attendu, le fameux “Qui dit mieux”, LE feat avec Suikon Blaz AD, VALD et Orelsan, excusez du peu ! Les quatre acolytes envoient un ego-trip dont eux seuls ont le secret, sans fioriture, pour un titre mémorable, sans aucun doute. Enfin, et là, c’est un fan des Casseurs Flowters qui parle, la collab’ sur “Déchiré” avec Orelsan, encore lui,  renvoie aux plus belles heures du duo qui a révélé Gringe au grand public. Rîmes aiguisées et flow dingue, ces deux-là n’ont rien perdu de leur superbe lorsqu’ils performent ensemble, loin de là.

Moi, mon asile, j’essaie encore de trouver l’chemin pour en sortir,
Mais j’suis fatigué, tellement qu’souvent qu’j’rêve que j’suis en train d’dormir,
J’ai quitté Eden dans un train d’enfer, craché eau d’vie sur le feu incendiaire,
J’ai l’amour maso, chérie, on baisera comme des oiseaux, on va tout foutre en l’air – Gringe dans “Paradis noir”

Quant aux surprises, c’est au niveau de certains instrus que l’on se retrouve dubitatif au premier abord. A l’image d’Orelsan sur son opus “La fête est finie”, Gringe pose certains de ses textes sur des sons pop, voire électro, loin des standards du rap. Si cela est une réussite sur “Konnichowa” ou “Retourne d’où tu viens”, c’est plus compliqué avec “On danse pas”, peut-être la chanson la moins transcendante sur l’ensemble de l’album.

Autre surprise, et celle-ci agace particulièrement les détracteurs du logiciel “auto-tune”, c’est l’utilisation de ce dernier sur certaines pistes. Présent sur le titre éponyme “Enfant lune” mais aussi sur “Je la laisse faire” ou “Qui dit mieux”, cette technologie a fracturé le rap ces dernières années. Jul, pour ne citer que lui, est souvent moqué pour son utilisation abusive. Mais ici, Gringe a réussi à la manier avec intelligence, sur des mélodies douces et légères, les textes faisant le reste. Pour s’en rendre compte, il ne faut pas se reposer sur ses lauriers et rester sur son premier avis. Saignez-le avant d’en émettre un qui sera, cette fois-ci, objectif.

Soyons honnêtes. Ceux qui s’attendaient à retrouver un copier-coller du Gringe version Casseurs Flowters seront forcément déçus. Ici, on découvre un univers que l’on avait du mal à cerner sur les différents projets sur lesquels Gringe a bossés auparavant. Dans une ambiance nocturne, parfois à la limite du tragique, les aventures de ce grand talent permettent de nous questionner sur nos craintes, sur nos peurs, mais aussi sur le sens à donner à notre vie. En quête de stabilité, Gringe semble tout doucement sortie de la torpeur, et les deux dernières pistes de l’album, “Karma” en feat avec Diamond Deuklo et “Enfant lune”, abondent dans ce sens. Peut-être l’âge de raison pour lui ?

Toujours est-il que ce premier opus en solo est une sacrée satisfaction. Davantage porté sur l’importance et le sens des mots que sur une révolution musicale, Gringe ne laisse pas indifférent et si La Maroquinerie affiche déjà complet en février, ce n’est pas un hasard. A l’instar d’Orelsan avec “La fête est finie”, la maturité donne un crédit indiscutable à son œuvre. Bref, Gringe est dans la place pour être.

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