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Au bout du monde

旅のおわり世界のはじまり

Au bout du monde (2019/Kiyoshi KUROSAWA/Japon/Ouzbékistan/Qatar)

Yoko est en retard sur le tournage, en pleine nature, au bord du très grand lac Aydar Kul, fierté nationale d’Ouzbékistan (un pays sans frontière maritime). Elle est la présentatrice vedette d’un reportage télévisuel japonais très populaire. Celle-ci se retrouve à mi-cuisses dans la vase de cette vaste mare, à vingt mètres de la caméra restée à pied sec sur la berge. Le réalisateur lui crie dessus sans raison ou bien l’ignore complètement. Le caméraman déplace son trépied vers un autre point de vue sans la prévenir. Cette rocambolesque équipe de tournage en vadrouille tente de capturer l’élusif poisson de deux mètres de long qui vit soi-disant dans ces contrées. Mais le rustre et sexiste pêcheur ouzbek qui les assiste doute fortement : « Une femme fait fuir le poisson légendaire ». Les filets vides, ils sont tous forcés de poursuivre leur périple bredouille, pour combler avec d’autres images pittoresques du pays leur documentaire touristique.

Le décor est planté dans cette première séquence : un groupe de « touristes » japonais, perdu dans un pays méconnu d’Asie Centrale, flanqué d’un brave traducteur qui réussit tant bien que mal à désamorcer les conflits diplomatiques pouvant survenir.

« Métadocumentaire » sur la télévision japonaise

Le « film dans le film » : on assiste au tournage d’un documentaire à l’intérieur d’un film de fiction. Donc il faut imaginer dans les steppes désertiques d’Ouzbékistan, une micro-équipe de tournage de cinq personnes (réalisateur, présentatrice, caméraman, assistant, traducteur) avec une caméra, et un public ouzbek restreint, entourée d’un cercle plus grand formé par la lourde équipe de tournage de Kiyoshi KUROSAWA, avec des douzaines de techniciens et assistants, sans compter le public autour des barrières du plateau et des semi-remorques.

La petite équipe est un miroir de la grosse, une image déformée pour la comédie, mais reflétant des penchants bien réels du peuple japonais. La satire ne se limite cependant pas au Japon. On y retrouve les traits de tout touriste occidental, tétanisé par un choc culturel, qui projette un certain regard d’ethnologue en campagne sur des êtres et coutumes qui lui échappent totalement.

Et le réalisateur TV répète sans coup férir que ses téléspectateurs n’aimeront pas ces images, dans une recherche avide de spectaculaire à montrer.

Yoko : candide et soumise

Ce film est le voyage initiatique de Yoko, personnage principal à tous les égards. Elle est la star du show TV, ainsi que le premier rôle du film de Kurosawa. Son émission propose aux téléspectateurs une découverte experte du pays visité, alors qu’elle-même découvre les merveilles et monstruosités en les filmant. C’est une jeune fille timide, farouche et naïve, à l’encontre du portrait que l’on pourrait se faire d’une vedette de télévision : plutôt arrogante, dominatrice et confiante. Cette ingénue, soumise aux conditions de travail patriarcal et ancien-régime fait mine de s’échapper en demeurant solitaire, en mangeant hors du groupe, pour vivre des aventures nocturnes périlleuses. Toutefois, ce pays exotique se révèle un paradis, ouvert et bienveillant.

Film de commande

L’effet de surprise tombe à plat en apprenant que ce projet est un film de commande, commissionné par le gouvernement Ouzbek, et financé, entre autres, par le Qatar. Il célèbre l’anniversaire des 25 ans de relations diplomatiques entre l’Ouzbékistan et le Japon. Quoi de plus normal que de réaliser un film sur le tourisme local et l’accueil chaleureux des ouzbeks. Effrayée et en fuite un temps, Yoko sera rassurée par une voix qui édicte littéralement : « pourquoi avoir peur de gens dont vous ne connaissez rien ? »

AKB48

Yoko est interprétée par Atsuko Maeda, ancienne chanteuse à succès du groupe AKB48. C’est un groupe de J-pop à rallonge, comprenant près d’une centaine de jeunes filles, ou « idols », dont la rotation des nouveaux membres est frénétique. Atsuko a déjà tenu des rôles dans deux précédents films de Kiyoshi Kurosawa : Seventh Code (2013) et Invasion (2017)

Temur le traducteur au grand cœur

Adiz Radjabov, qui endosse le rôle du traducteur, est une célébrité du cinéma local. Parlant à la fois ouzbek et japonais, il est la seule articulation entre cette équipée nippone et leur environnement immédiat. Il est l’interprète compréhensif qui arrondit les angles et qui négocie les bakchiches pour satisfaire leurs desiderata. Sa vocation est émouvante : il a appris le japonais par admiration de ce peuple plein de résilience et d’abnégation. C’est l’histoire de prisonniers de guerre japonais qui ont construit le somptueux opéra Navoi à Tachkent, qui lui a inspiré l’apprentissage de cette langue.

Hymne à l’amour

C’est dans ce même opéra que Yoko se perd au hasard de ses courses esseulées. L’occasion pour le cinéaste de filmer l’enfilade des salons ornementés, et la salle de concert, où dans un rêve elle se retrouve à chanter L’Hymne à l’amour d’Edith Piaf, en version japonaise. Un titre à la gloire universelle, qui allie la vocation secrète du personnage avec le passé de l’actrice. Encore un petit clin d’œil « méta » qui nous sort du film.

La chèvre de discorde

Une nuit, Yoko tombe sur une chèvre emprisonnée dans un enclos des faubourgs de la ville, et se met en tête de lui rendre la liberté, face à la caméra, comme un symbole de sa propre captivité professionnelle. La chèvre se révèlle être un bouc pour insister sur la méprise de l’empathie projetée à tort sur l’animal. Celui-ci sera acheté et libéré en pleine campagne, en proie aux chiens sauvages, dans un geste tant charitable que superfétatoire.

De l’horreur à la contemplation laborieuse

Kiyoshi KUROSAWA, réalisateur et scénariste, nous surprend ici avec ce film lent et vide. Habituellement auteur de films d’horreur japonais excellents et originaux, tels que Cure (1999) ou Kaïro (2001). Il a également réalisé des drames psychologiques étranges, tels que Jellyfish (2003) ou Tokyo Sonata (2009). Ou encore d’importants téléfilms en plusieurs épisodes tels que Shokusai (2013). Malheureusement ce film de commande contemplatif sonne comme un coup d’épée dans l’eau.

Film de clôture du festival de Locarno 2019

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