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Une affaire de famille : la Palme d’or que Kore-eda n’a pas volée !

Scène d’ouverture : le délit mineur

A Tokyo, Osamu et son fils Shota, entrent ensemble dans un supermarché puis se séparent après un signe codé de la main. On observe les déplacements de chacun tour à tour. Ils se croisent puis se recroisent sans se voir. Le jeune garçon s’arrête devant un étalage et après un autre signe de la main, remplit son sac à dos d’écolier de nourriture pendant que son père le cache d’un employé trop curieux. Lorsque Osamu abandonne un panier plein de victuailles et enfile le pas de Shota qui quitte le magasin sans payer nous comprenons le manège discret et amusé des deux compères.

Ce geste de la main qui initie le vol à l’étalage, Kore-eda le reprendra à plusieurs reprises pour remplacer dans une phrase le mot « vol » qu’ils n’osent prononcer, par pudeur ou par honte.

Au retour de leur larcin, sur le chemin de la maison, ils passent devant un balcon où joue une toute petite fille esseulée. Bien que ce soit la première fois qu’elle apparaisse dans le film, le père dit : « elle est encore là. » En effet ils sont déjà passé par là à l’aller, et ils avaient remarqué la situation insolite de la jeune abandonnée à son sort en plein hiver. Sans se poser de question ils l’embarquent et la ramènent au foyer familial.

La famille démunie, voit d’un sale œil une nouvelle bouche à nourrir débarquer sans prévenir, sauf que les bleus sur ses bras commencent par les inquiéter.

La famille recomposée et la maison délabrée

On apprendra que cette famille n’a de lien que le nom : Shibata. Chacun d’entre eux est une pièce rapportée, rajouté au faux carnet de famille par un biais qui lui est propre, une histoire alambiquée ou frauduleuse. Et chacun ont un nom d’emprunt. La nouvelle arrivée, Yuri, changera aussi de nom pour Rin lorsque la télévision leur annoncera, deux mois plus tard, que ses parents, qui la battaient, n’avaient pas même déposé plainte. Nobuyo, qui fait office de mère, avoue : « C’est pas un enlèvement si on ne réclame pas de rançon… »

Une maison-îlot traditionnelle japonaise, délabrée, avec cloisons en bois et papier de riz. On l’aperçoit d’ailleurs en plan aérien de nuit, bordée de son jardin et tout autour de hauts immeubles d’habitation en béton, comme seul rempart à la spéculation immobilière. On y voit un hommage au cinéma japonais d’avant-guerre (Ozu, Naruse…) qui racontait des histoires de famille multi-générationnelle, vivant sous le même toit, dans des intérieurs tirés au cordeau, à l’opposé des thrillers d’aujourd’hui qui habitent des immeubles high-tech sans aucune âme.

Quelques personnages

Hatsue Shibata est la matriarche de cette famille rapiécée, elle vit de sa modeste retraite complémentée par une pension de veuvage qu’elle collecte chez le fils de son ex-mari défunt remarié. Elle est jouée par Kiki Kirin (rôle principale dans « Les délices de Tokyo » de Naomi Kawase) qui nous a quitté en 2018 après son succès à Cannes.

Aki Shibata est la fille aînée de l’ex-mari de Hatsue que sa famille croit en Australie. Elle gagne sa vie en faisant du strip-tease avec un pull qui fait sensation au Japon, appelé le « tueur de puceaux », inspiré de la fameuse robe de Mireille Darc dos nu jusque aux fesses (dans « Le grand blond avec une chaussure noire » en 1972).

Nobody Knows (2004) / Tel Père Tel Fils (2013)

Cette famille d’orphelins en extrême pauvreté, rappelle la famille juvénile de son quatrième film « Nobody Knows », magnifique, qui dépeignait la survie quotidienne de quatre enfants abandonnés par leur mère pendant plusieurs semaines et la poésie de leur nonchalante résilience.

En 2013, Kore-eda explorait déjà les liens familiaux sans le lien du sang, de la famille recomposée opposée à la famille traditionnelle, dans « Tel père, tel fils ». Un film émouvant sur l’échange à la naissance de deux bébés par une sage-femme vengeresse, et la destruction du noyaux familial quand la vérité est découverte à l’adolescence… Lily Franky (Osamu dans notre film) jouait le père pauvre contre le père riche.

Avec « Une affaire de famille », Kore-eda signe la réalisation, le scénario et le montage d’un grand film qui a remporté la Palme d’Or qu’il n’a pas volée.

La palme d’or d’ « Affaire de famille » a été boudé par le premier ministre japonais, Shinzo Abe, pour qui le film donnait une mauvaise représentation du Japon. Kore-eda lui-même a déjà exprimé ses désaccords avec la politique du gouvernement. Mais tout semble rentrer dans l’ordre alors que le film de Kore-eda a été choisi par le gouvernement pour représenter le Japon pour le meilleur film étranger aux Oscars 2019.

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